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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 07:09

 

Ce texte a été écrit en janvier 2012. Il reste, hélas, dramatiquement actuel. Depuis cette date, de nombreuses victimes des violences policières sont venues allonger une liste déjà trop longue. Adama Traoré, Steve Caniço, Cédric Chouviat, Sabri Chouhbi... morts comme beaucoup d'autres lors de leur interpellation ne seront, malheureusement, pas les derniers à mourir entre les mains de la police.

 

 

 

Ali Ziri 69 ans, Mohamed Boukrourou 41 ans, Abou Bakari Tandia 38 ans, Amadou Koumé 33 ans, Pascal Taïs 32 ans, Abdelkarim Aouad 30 ans, Wissam El-Yamni 30 ans, Mohammed Saoud 26 ans, Abdelilah El Jabri 25 ans, Lamine Dieng 25 ans, Malik Oussekin 22 ans, Hakim Ajimi 22 ans, Rémi Fraisse 21 ans, Zied et Bouna 17 et 15 ans … La liste des hommes morts dans les commissariats, ou lors des interpellations policières est longue, trop longue. Et il ne s'agit là que de quelques noms des victimes connues et répertoriées. D'autres morts viendront, hélas s'ajouter à cette interminable liste macabre. Car la police n'est qu'un instrument parmi tant d'autres que la bourgeoisie utilise pour asseoir sa domination de classe. L'ordre bourgeois, défendu par les forces de l'ordre, a constamment besoin pour se maintenir d'inventer des boucs émissaires. Chaque période, chaque crise produit ses propres victimes. Aujourd'hui en France, les enfants et les petits-enfants des travailleurs immigrés parqués dans des ghettos entourant les grandes métropoles industrielles sont l'une des cibles privilégiées de la classe dirigeante, ce qui lui permet de mieux masquer son désastre économique, social et politique.

 

La brutalité exercée sur cette partie de la population fragilisée par le chômage de masse (1) n'est pas seulement le fait de la police. La propagande médiatique présente souvent les jeunes des quartiers populaires comme des «voleurs», «dealeurs», «violeurs», «terroristes» etc. Cette stigmatisation généralisée facilite par la suite la tâche des hommes politiques en mal de voix d'une frange de la population élevée dans la haine de l'autre. Il faut nettoyer au «Kärcher» les cités de ces «sauvageons» et de cette «racaille» qui troublent la paix des «honnêtes gens». Il faut reconquérir ces «zones de non droit».

Les tribunaux, où les verdicts sont connus d'avance, prennent la relève des hommes politiques. La présomption d'innocence est rarement respectée. Les peines d’emprisonnement ferme et les comparutions immédiates où les droits de la défense sont moins garantis, restent largement supérieures à la moyenne nationale (2). La rapidité avec laquelle les jeunes des quartiers ouvriers sont jetés en prison n'a d'égale que la lenteur des procédures impliquant des policiers. En France, il est difficile pour cette partie de la population d'obtenir la condamnation d'un policier. C'est une constante inscrite non pas dans un quelconque code, loi ou constitution, mais dans les faits. «Il vaut mieux être policier que simple citoyen. Ils sont couverts» disait Boubaker Ajimi, père d'Hakim Ajimi mort, victime des violences policières(3). Amnesty International constate les faits suivants : «Insultes racistes, recours excessif à la force, coups, homicides illégaux – telles sont les allégations de violations des droits humains commises par certains policiers français». L'organisation dénonce «un système qui favorise l'impunité des policiers accusés de ces actes» (4). Il s'agit d'une véritable justice de classe. L'indépendance de la justice est une chimère que le discours dominant a du mal à masquer.

Police, justice, médias et hommes politiques sont ainsi unis, sans jamais le reconnaître, dans leur croisade contre les jeunes des cités populaires. Ce sont eux qui attisent la haine entre citoyens pour mieux les diviser en jouant sur les préjugés nationaux, raciaux et religieux. Ce sont eux qui fabriquent des coupables en utilisant la délation rémunérée. Et ce sont toujours eux qui présentent les jeunes des cités comme responsables des malheurs de la France pour mieux masquer la faillite économique, sociale et morale de la bourgeoisie qu'ils servent.

Paupérisés, marginalisés et méprisés par une bourgeoisie qui n'a plus besoin de leur force de travail, les jeunes des cités se révoltent à intervalles réguliers. Leur rage et leur colère jaillissent, comme les flammes des voitures qu'ils brûlent, des conditions matérielles d'existence inhumaines. Leur révolte n'est pas dirigée uniquement contre les brutalités policières; elle embrasse l'ensemble des symboles et institutions de l'ordre bourgeois qui les opprime au quotidien à commencer par l'école. Celle-ci n'est que le reflet d'une société de classe. Le tri, le classement, la hiérarchisation et la sélection restent, pour l'essentiel, son mode de fonctionnement. L'école broie celles et ceux qui ne possèdent pas ou qui ne maîtrisent pas les codes culturels eux-mêmes déterminés par le milieu social malgré le courage et le dévouement de ses personnels qui travaillent dans des conditions difficiles. Même les experts d'une organisation libérale comme l'OCDE le reconnaissent : « En France plus qu’ailleurs, la réussite dépend du milieu économique» (5).

La révolte des cités n'est pas seulement le fait des jeunes. Nombre d'adultes témoignent de leur solidarité à l'égard des émeutiers, sans parler des familles qui soutiennent leurs enfants, car elles subissent les mêmes problèmes et les mêmes humiliations.

Ces humiliés ont montré à plusieurs reprises qu'ils sont capables de se mettre en colère, de se révolter et de se dresser contre un ordre injuste contrairement à un lumpenproletariat qui se trouve souvent du côté de la classe dominante. Leur révolte est un acte social et politique dirigé contre un État policier qui opprime et punit les plus fragiles de la classe ouvrière même si l'on s'obstine à ne pas le reconnaître. Pour la classe dirigeante, il ne s'agit que de «voyous» et de brûleurs de voitures organisés en bandes qui troublent l'ordre public et qu'il faut impitoyablement réprimer. «le rétablissement de l'ordre public était un préalable(...) Nous faisons face à des individus déterminés, à des bandes structurées, à de la criminalité organisée, qui ne recule devant aucun moyen pour faire régner le désordre et la violence» déclarait Dominique de Villepin dans un ton aristocratique devant un hémicycle de l'Assemblée Nationale comble (6).

«La racaille» va alors payer cher son audace et son insolence à vouloir secouer cet ordre qui l'humilie et la méprise en permanence. Après les émeutes de 2005, la police a procédé à des milliers d'interpellations et les tribunaux ont distribué des années de prison ferme. Le gouvernement a même proclamé l'état d'urgence et le couvre-feu qui l'accompagne; décision rare dans l'histoire récente de la France. En fouillant dans son passé, la République bourgeoise a trouvé une loi, celle 1955, conçue pour imposer l'ordre colonial en Algérie. Cinquante ans après, elle l'exhume pour mater la révolte des enfants et des petits-enfants des travailleurs immigrés ! Aux problèmes sociaux et politiques, l'État français répond par des mesures guerrières !

Cet État qui mobilise des moyen répressifs extraordinaires pour briser les révoltes d'une population qui n'aspire qu'à vivre dignement, montre une grande faiblesse complice face, entre autres, aux hommes politiques corrompus, face aux marchés financiers qui détruisent l'économie de tout un peuple. La bonne société bourgeoise qui s'indigne tant de la violence des jeunes des quartiers ouvriers s'accommode très bien de la brutalité autrement plus profonde des vautours de la finance internationale. Cette révolte a eu au moins le mérite de montrer au grand jour la lâcheté de la bourgeoisie et les valeurs hypocrites de sa République.

 

Les forces du progrès ne doivent pas abandonner les habitants des ghettos-cités aux forces obscures et réactionnaires. Les travailleurs immigrés, leurs enfants et leurs petits-enfants qui sont nés sur le sol de ce pays font partie intégrante, pour la majorité d'entre eux, de la classe ouvrière. Ils subissent plus que les autres les ravages du chômage, de la précarité et les affres des humiliations en tout genre. Cette insécurité et cette violence permanentes exercées sur cette fraction fragile de la société par une bourgeoisie arrogante et brutale, montrent à l'évidence que leur révolte est légitime. Ses morts, nombreux et anonymes, ne sont pas reconnus et encore moins décorés par la République.

Leur combat doit être celui de toutes les forces qui s'opposent à cet ordre injuste. Prolétaires, précaires et chômeurs de tous les quartiers unissez-vous contre votre ennemi commun, la bourgeoisie.

 

Mohamed Belaali

 

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(1) http://www.ville.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_onzus_2011.pdf

(2)Voir l'intéressante étude de Fabien Jobard et Sophie Névanen «La couleur du jugement» :

http://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2007-2-page-243.ht

(3)http://lmsi.net/Des-policiers-au-dessus-des-lois

(4)http://www.amnesty.org/fr/library/asset/EUR21/003/2009/fr/37f51e9b-e064-4f1f-8656-1683851cc215/eur210032009fra.html

(5)http://www.france24.com/fr/20101207-france-education-ocde-rapport-systeme-enseignement-baisse-niveau-scolaire-chatel-zep

(6)http://www.lemonde.fr/societe/article/2005/11/08/a-l-assemblee-m-de-villepin-justifie-l-etat-d-urgence_708050_3224.html

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 07:18

«Keep America great!» dit Trump. Regardons de plus près cette prétendue «grandeur» de l'Amérique : près de 2 000 000 de personnes infectées par le covid-19, plus de 100 000 morts, des cadavres jetés dans des fosses communes creusées par des prisonniers dans la ville de New York, des chômeurs par millions avec des indemnités dérisoires, des soupes populaires avec leurs files d'attente interminables distribuées dans tout le pays, des infrastructures sanitaires défaillantes, une assurance maladie quasi inexistante, un racisme toujours présent qui s'étend même à d'autres couches de la société (1) et choque le monde entier par sa brutalité et sa barbarie (2), des ventes d'armes à feu qui ont doublé (3), un président irresponsable et incompétent...Voilà le triste visage de l'Amérique révélé au grand jour par le coronavirus. Et pour mieux cacher cette situation honteuse qui résume à elle seule toutes les tares de la société américaine, le milliardaire Trump passe son temps à tweeter et à inventer des boucs émissaires externalisant ainsi sa gestion criminelle de la pandémie, le tout à quelques mois des élections de novembre 2020. Étrange président qui tire sa force de sa faiblesse, qui justifie son échec présent contre le virus par des victoires futures, qui puise sa science médicale dans le charlatanisme (4) et sa popularité dans le mépris qu'il inspire.

 

 

La première puissance est ainsi incapable de soigner et de protéger ses propres citoyens dont une partie souffrait déjà de maladies chroniques et d'obésité (5) et a fortiori incapable d'apporter la moindre assistance aux autres pays du monde. Non seulement les États-Unis n'apportent aucune aide aux autres nations, mais empêchent des pays comme Cuba, dont le système de santé est l'un des plus efficaces au monde, d'envoyer ses brigades en blouses blanches partout à travers le monde pour combattre le terrible virus (6).

Alors que la pandémie est planétaire, les États-Unis n'envisagent aucune aide ni aucune coopération avec les autres nations en matière de recherche d'un vaccin par exemple pour combattre cette maladie mortelle. Ils sont restés sourds à toute forme de solidarité internationale. L'Amérique n'a pas pris non plus la tête d'une coalition contre le virus comme elle sait bien le faire lorsque il s'agit d'envahir militairement les autres pays. Autant elle est prompte à semer la mort un peu partout à travers le monde pour défendre ses intérêts économiques et stratégiques, autant elle est totalement impuissante lorsqu'il s'agit de sauver des vies humaines. «On observe dans la crise actuelle une absence totale de leadership américain» constate le politologue Matthew Kavanagh (7).

Certains vont jusqu'à penser que «nous sommes peut-être en train de vivre le moment où la puissance géopolitique va se détourner des États-Unis et de leurs alliés» (8).

Il est donc manifeste que les États-Unis sont incapables de jouer pour longtemps le rôle de leadership mondial. Désormais ils ne peuvent plus, comme par le passé, imposer aux autres nations leur vision du monde.

 

Pour mieux détourner l'opinion mondiale et masquer sa responsabilité dans la gestion criminelle de la pandémie, l'administration Trump invente, sur fond des élections de novembre, des boucs émissaires. Ainsi le président des États-Unis a décidé de punir l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) alors en pleine bataille contre la pandémie en lui retirant sa contribution financière «sous prétexte qu’elle a  gravement failli dans la gestion de la pandémie et qu’elle en a dissimulé la propagation» (9). Le 29 mai 2020, Trump rompt définitivement ses relations avec l'OMS (10).

Les conséquences de cette décision peuvent se révéler à court terme dramatiques notamment pour les pays pauvres dont le système de santé dépend en partie de l'OMS. La revue scientifique médicale The Lancet affirme que «la décision du président Trump de nuire à une agence dont le seul but est de protéger la santé et le bien-être des peuples du monde est un crime contre l'humanité» (11).

Mais l'ennemi principal des États-Unis reste la Chine. Dès le début de la crise sanitaire, Trump parlait du «virus chinois», expression qu'il utilisait ad libitum (12). En accusant la Chine, Trump non seulement externalise son propre échec, mais cela lui permet de se présenter comme un «sauveur», un «chef de guerre» contre un ennemi puissant et dangereux qui a laissé «échapper» volontairement le virus d'un laboratoire de Wuhan que Mike Pompeo appelle d'ailleurs «le virus de Wuhan». Il n'en faut pas plus pour exciter sa base et la mettre en ordre de bataille surtout si ce qualificatif de «chinois» s'accompagne de l'indignation des militants des droits de l'homme, des anti-racistes... Peu importe s'il n'existe aucune preuve, jusqu'à aujourd'hui, pour corroborer ces accusations. Le président américain veut même «limiter l’entrée des ressortissants chinois sur son territoire». L'administration Trump va encore plus loin. Elle veut faire payer la Chine pour tous les dégâts causés par le coronavirus non seulement aux États-Unis mais dans le monde entier ! (13).

Mais pour sa réélection, qui reste la priorité absolue, Trump ne se contente pas d'attaquer la Chine,

il faut aussi et surtout que l'économie redémarre. La crise économique et son corollaire le chômage de masse peuvent entraver sérieusement cette réélection. Les mesures de restriction constituent pour lui des obstacles qu'il faut éliminer quitte à sacrifier des dizaines de milliers de vies humaines. Il multiplie alors ouvertement les appels à la révolte contre le confinement (14). Des manifestants, certains les armes à la main, sont descendus dans la rue dans plusieurs Etats répondant ainsi aux appels de rébellion de Trump (15). Alors que le virus est hors de contrôle, Trump ordonne aux américains de reprendre le travail.

Pendant ce temps, la pandémie continue à ravager le pays. Le seuil des 100 000 morts est franchi sachant que le nombre réel des contaminations et des décès est beaucoup plus élevé (16). Mais Trump est déjà en campagne électorale et promet aux américains «une année incroyable, économiquement.(...)l’année prochaine va être une très grande année. Il y a une énorme demande. Vous le voyez avec le marché boursier» (17). Il transforme ainsi sa défaite actuelle sur le plan sanitaire avec toutes ses conséquences par une victoire future sur le plan économique.

 

Il ne s'agit pas de rendre Trump seul responsable de cette situation ni de lui attribuer des forces extraordinaires qu'il ne possède pas. Les événements qui se déroulent actuellement sous nos yeux aux États-Unis ne se sont pas produits comme un éclair dans un ciel sans nuages. Ils sont le produit des rapports de classes que la crise sanitaire et économique ont exacerbés. Ce qui se passe aujourd'hui aux États-Unis n'est ni un problème local ni national mais un problème social qui touche, avec évidemment d'énormes différences de degré mais jamais d'essence, tous les pays où règne la loi du profit.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/09/coronavirus-aux-etats-unis-victimes-de-discrimination-les-asiatiques-contre-attaquent_6036105_3210.html

(2)https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/aux-etats-unis-la-violence-contre-les-noirs-de-plus-en-plus-exposee-en-images-cac95e546320f28269856dbd630637bd

(3)https://www.nytimes.com/interactive/2020/04/01/business/coronavirus-gun-sales.html

(4)https://www.ladepeche.fr/2020/04/24/coronavirus-donald-trump-suggere-un-traitement-aux-uv-ou-des-injections-a-leau-de-javel,8860606.php

(5)https://www.nytimes.com/2018/03/23/health/obesity-us-adults.html

(6)http://www.belaali.com/2020/04/hommage-a-l-aide-medicale-internationale-de-cuba.html

(7)https://www.liberation.fr/planete/2020/03/31/face-au-coronavirus-on-observe-une-absence-totale-de-leadership-americain_1783673

(8)http://www.slate.fr/story/189642/covid-19-trump-fin-leadership-americain-chine

(9)https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/16/trump-et-l-oms-un-jeu-dangereux_6036778_3232.html

(10)https://www.20minutes.fr/monde/2789419-20200530-video-coronavirus-donald-trump-coupe-ponts-oms

(11)https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(20)30969-7/fulltext

(12)https://factba.se/search#chinese%2Bvirus

(13)http://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20200428-coronavirus-trump-n-exclut-pas-demander-r%C3%A9parations-chine

(14)https://www.liberation.fr/direct/element/trump-appelle-a-la-revolte-contre-le-confinement_112465/

(15)https://www.20minutes.fr/monde/2762919-20200418-coronavirus-manifestations-anti-confinement-multiplient-etats-unis-trump-semble-encourager

(16)https://www.france24.com/fr/20200527-covid-19-les-%C3%A9tats-unis-passent-la-barre-des-100-000-morts

(17)https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/07/coronavirus-donald-trump-determine-a-rouvrir-au-plus-vite-les-etats-unis_6038938_3210.html

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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 07:40

La pandémie a non seulement mis en lumière, plus encore qu'en temps ordinaire, les inégalités et les injustices sociales existantes, mais surtout elle les a amplifiées et exacerbées. Mais si le virus est planétaire et touche toutes les classes sociales, il frappe d'abord et surtout les plus démunis. Les prolétaires du monde entier sont les premières victimes du Covid-19. En effet, de par leurs conditions d'existence, ils développent plus que les autres des formes graves du virus. Si l'âge, le genre etc., ont leur importance, le critère de classe reste déterminant. Le virus ne frappe pas indistinctement «les premiers de cordée» et «les premiers de corvée». Les classes sociales ne sont pas égales face à cette terrible maladie. En plus de la pandémie, les travailleurs subissent plus que toute autre catégorie sociale les affres de la crise économique et de l'exploitation. Ainsi, aux inégalités sanitaires s'ajoutent les inégalités économiques. Les prolétaires subissent ainsi la double peine : entre un virus mortel et la misère, leur dilemme reste insoluble. Pour qu'une classe puisse vivre, il faut qu'une autre se sacrifie. Si les deux crises alimentent un sentiment d'injustice et de révolte, nul ne peut prédire aujourd'hui si les damnés de la terre vont pouvoir relever la tête et mener un combat politique, ou au contraire seront broyés par des gouvernements qui utilisent déjà la crise sanitaire comme une opportunité pour empêcher toute contestation et toute résistance à leur gestion criminelle de la pandémie et à leur politique de régression et de misère sociale.

 

Les travailleurs de tous les secteurs de l'activité économique sont les premières victimes du Covid-19. De par leur position dans le processus de production, ils sont plus exposés que les autres classes sociales. Ce sont eux qui produisent les richesses, dans des conditions difficiles, pour des salaires de misère. Ils cumulent de ce fait tous les facteurs susceptibles de les rendre plus vulnérables face au virus : précarité, santé, logement, densité, insalubrité...

Le cas du département de la Seine-Saint-Denis est un exemple éloquent à cet égard : «les quartiers et populations les moins favorisés semblent plus sévèrement touchés par la crise sanitaire liée au Covid-19. De nombreux éléments le montrent en Seine-Saint-Denis» (1). Les emplois occupés par les prolétaires du département sont souvent mal payés et surexposés au virus, et le télétravail est tout simplement impossible : aide-soignantes, caissières, agents de sécurité ou dans l'agroalimentaire, la propreté etc. (2). Précisons que la Seine-Saint-Denis est le département le plus pauvre de toute la France selon L'INSEE (3) malgré la présence sur son territoire «de nombreuses grandes entreprises, telles que PSA Peugeot-Citroën à Aulnay-sous-Bois, Aventis, Alstom, L'Oréal, Kodak, Aéroports de Paris ou Saint-Gobain» (4).

Mais la pandémie et ses conséquences comme le confinement frappent également la santé mentale des plus démunis : « "Je suis le Covid" : depuis le confinement, des psychiatres de Seine-Saint-Denis voient arriver à l’hôpital des jeunes sans antécédents atteints de "bouffées délirantes" aiguës» (5).

 

En Angleterre, le coronavirus tue deux fois plus dans les quartiers prolétaires que dans les autres zones : «Les personnes vivant dans des zones plus défavorisées ont connu des taux de mortalité COVID-19 plus du double de celles vivant dans des zones moins défavorisées» (6).

 

Aux États-Unis, la pandémie frappe particulièrement les populations les plus pauvres : «Le coronavirus infecte et tue les Noirs américains à un rythme alarmant» souligne le Washington Post (7). Selon ce journal, les Noirs représentent jusqu'à 40 % du total des décès par le virus dans l'Etat du Michigan alors qu'ils ne représentent que 14 % de la population. Cette communauté dans sa grande majorité occupe des emplois précaires, vit dans des quartiers pauvres, dépourvue de toute assurance maladie, de toute indemnité chômage et bien sûr souffre des stigmates de ségrégation accumulés depuis des siècles. Le Covid fait ravage également dans les quartiers défavorisés de New York alors que les quartiers huppés sont relativement épargnés. «Sur les vingt quartiers qui enregistrent le moins de contaminations, dix-neuf sont en effet situés dans des zones de Manhattan où le salaire moyen est très élevé» (8). Par contre, les zones pauvres de la ville comme le quartier Corona (ironie du sort) dans le Queens, restent les plus touchées de New York : «Plus de 77% des 1227 résidents de Corona testés ont reçu la confirmation qu'ils avaient le virus mortel, selon les données du New York City Health Department» (9).

 

Au Maroc, les ouvriers et notamment les ouvrières ont payé un lourd tribut au Covid-19 nous rapporte la presse : «En quelques jours, des dizaines de cas ont ainsi été enregistrés dans des usines et des grandes surfaces à Casablanca, Tanger, Fès et Larache» (10). Il faut dire que le régime marocain, en totale complicité avec le patronat, n'a pas jugé utile de fermer les usines non essentielles exposant ainsi la vie des travailleurs au danger de la mort. Ici comme dans tous les pays capitalistes, le profit passe avant la santé des citoyens.

 

Mais les prolétaires sont doublement pénalisés : ils risquent de perde non seulement leur vie, mais aussi leurs moyens de survie. Ainsi selon l'Organisation internationale du travail (OIT), «Plus de la moitié des 3,3 milliards de travailleurs dans le monde risquent de perdre leurs moyens de subsistance au cours de ce deuxième trimestre en raison de la pandémie» (11).

Quel sens peut avoir le confinement pour ces prolétaires lorsque leur survie dépend uniquement des emplois mal payés, précaires ou souvent informels et sans protection sociale aucune dans les pays pauvres. Le confinement signifie concrètement pour des millions de travailleurs à travers la planète, chômage, perte totale de revenus avec toutes les conséquences dramatiques que cela implique. Et comme le dit Guy Ryder Directeur général de l’OIT «Pour des millions de travailleurs, l’absence de revenus signifie plus rien à manger, et l’absence totale de sécurité et d’avenir» (12).

 

Dans certains pays comme l'Inde, pourtant puissance économique, la presse nous rapporte déjà des situations de famine liées au confinement. « Au Bihar, un enfant de 8 ans est mort de faim six jours seulement après le début du confinement. D’autres cas sont malheureusement attendus étant donné la situation nutritionnelle de l’Inde, caractérisée par une malnutrition chronique» (13).

 

En Afrique où le secteur informel occupe 85 % des emplois et le télétravail ne concerne qu'une minorité de salariés, le confinement est tout simplement impossible à respecter. Les prolétaires africains n'hésitent pas à braver le «confinement pour pouvoir survivre» (14).

 

Même dans des pays riches comme l'Italie «les gens ont faim, ils disent qu’ils n’ont pas le choix et que pour donner à manger à leurs enfants, ils doivent voler. Car avec le confinement ils ne trouvent plus de travail et leurs poches sont vides, attention car la situation risque de dégénérer et très rapidement» constate Filomena Scaglione (15).

 

A Genève, l'une des villes les plus riches du monde, on organise des distributions de vivres à ces travailleurs de l'ombre, des laissés-pour-compte de la société capitaliste qui attendent sagement alignés derrière une ligne imaginaire des heures durant pour recevoir un colis alimentaire (16).

 

Aux États-Unis, selon La Brookings Institution près de 20 % d' enfants de prolétaires ne mangent pas à leur faim à cause de la pandémie et d'un niveau du chômage jamais atteint depuis la crise de 1929 (17).

 

Ainsi dans tous les pays capitalistes, riches ou pauvres avec des différences de degré et non d'essence, ce sont toujours les mêmes qui paient un lourd tribut à la pandémie et ses conséquences, les prolétaires. Les classes dirigeantes sont incapables de leur assurer un revenu les mettant à l'abri du virus mortel ou leur permettre de vivre même dans la servitude. Le coronavirus a eu au moins le mérite d'exposer en pleine lumière la misère et les souffrances plus ou moins masquées en temps ordinaire par le discours politique et médiatique. Au XXIe siècle le prolétaire est toujours pauvre et le deviendra encore davantage tant que le profit reste la seule et l'unique loi qui dirige le monde.

 

Pourtant Ici ou là, des luttes éclatent en émeutes. Des hommes et des femmes refusent l'humiliation et la violence de la charité, prennent d'assaut les supermarchés, manifestent ou se mettent en grève.

«Nous n’avons pas d’argent, nous devons manger» crient des consommateurs qui ne peuvent plus payer leurs caddies remplis de denrées alimentaires dans un supermarché de Palerme (18).

 

A Mexico «73 personnes ont été arrêtées pour pillage et vol dans des centres commerciaux […] en pleine éventualité du nouveau coronavirus» (19)

 

En Afrique du Sud comme au Nigeria, les dirigeants ont été contraints de déconfiner pour éviter que les révoltes populaires ne prennent de l'ampleur (20).

Au Bangladesh, les ouvriers et les ouvrières de textile sont descendus dans la rue pour réclamer le paiement de leurs salaires et contre les conséquences du confinement : «Si nous n'avons pas de nourriture dans notre estomac, à quoi bon suivre le confinement ? Nous sommes plus inquiets de la faim ou du paiement de notre loyer que du virus» (21).

Aux États-Unis, selon le site Payday Report les grèves liées à la pandémie se multiplient un peu partout et embrassent tous les secteurs de l'activité économique (22).

 

Ainsi aux quatre coins de la planète, les damnés de la terre commencent à relever la tête (23).

Ils sont poussés à la révolte par cette contradiction que leur impose le capitalisme entre leur statut de citoyens et leur existence réelle misérable. C'est un cri d'hommes et de femmes conscients de leur situation inhumaine qui tentent d'y mettre fin. Mais il ne s'agit pour l'instant que des émeutes spontanées, dispersées et sans grande envergure. C'est plus un mouvement de colère, de désespoir qu'une lutte consciente et organisée. Mais si la crise économique, plus encore que la crise sanitaire, prenait de l'ampleur, les conditions de ces prolétaires deviendraient de plus en plus insupportables et les conflits avec leurs maîtres inévitables. Les damnés de la terre, de chaque pays, sentiraient peut-être la nécessité d'une résistance collective organisée pour mener une lutte déterminée non seulement économique mais aussi et surtout politique. C'est la seule manière efficace de se débarrasser de leurs maîtres et de leurs conditions d'existence inhumaine.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/infographies-coronavirus-les-populations-defavorisees-plus-vulnerables-face-a-l-epidemie_3917541.html

(2)https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-en-france-la-triple-peine-pour-la-seine-saint-denis-6802665

(3)https://www.insee.fr/fr/statistiques/3291402

(4)https://www.senat.fr/rap/r06-049-1/r06-049-166.html

Pour les autres quartiers populaires en France voir entre autres : https://www.20minutes.fr/sante/2772875-20200504-coronavirus-marseille-face-clusters-familiaux-quartiers-nord-medecins-somment-autorites-agir

 

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2020/03/25/confines-en-banlieue-lyonnaise-ici-on-na-pas-de-residence-secondaire-ou-se-refugier/#

 

(5)https://www.sudouest.fr/2020/05/01/bouffees-delirantes-decompensations-les-psychiatres-face-aux-pathologies-du-confinement-7452792-4696.php

(6)https://www.ons.gov.uk/peoplepopulationandcommunity/birthsdeathsandmarriages/deaths/bulletins/deathsinvolvingcovid19bylocalareasanddeprivation/deathsoccurringbetween1marchand17april

(7)https://www.washingtonpost.com/nation/2020/04/07/coronavirus-is-infecting-killing-black-americans-an-alarmingly-high-rate-post-analysis-shows/?arc404=true

(8)http://www.slate.fr/story/189228/etats-unis-new-york-coronavirus-covid-19-pandemie-quartiers-pauvres-corona-queens

(9)https://patch.com/new-york/new-york-city/corona-nycs-epicenter-coronavirus-outbreak

(10)https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/04/27/coronavirus-au-maroc-les-ouvriers-paient-un-lourd-tribut_6037893_3212.html

(11)https://www.capital.fr/entreprises-marches/emploi-2-milliards-de-personnes-risquent-de-voir-leurs-moyens-de-subsistance-aneantis-1368782

(12)https://news.un.org/fr/story/2020/04/1067732

(13)https://laviedesidees.fr/L-Inde-face-a-la-crise-du-Covid-19.html

(14)https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-en-afrique-le-confinement-sauve-des-vies-mais-ruine-des-existences-6802228

 

Pour l'Amérique latine, voir : https://www.sciencespo.fr/opalc/sites/sciencespo.fr.opalc/files/Populations%20vuln%c3%a9rables%20en%20AL%20face%20au%20Covid%20-%20Roman%20Perdomo%20-%2008-04-2020%20222_0.pdf

 

(15)https://www.marianne.net/monde/les-gens-ont-faim-entre-crise-sanitaire-et-precarite-la-colere-gronde-au-sud-de-l-italie

(16)https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/05/geneve-la-pandemie-de-covid-19-revelateur-d-une-misere-sociale-invisible_6038709_3210.html

(17)https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-pres-dun-enfant-americain-sur-cinq-ne-mange-pas-a-sa-faim_fr_5eb3bd36c5b646b73d27d48c

(18)https://www.liberation.fr/planete/2020/03/30/confine-dans-sa-misere-le-sud-de-l-italie-au-bord-de-la-revolte_1783647

(19)https://lepoing.net/emeute/pillages-a-mexico/

(20)https://www.20minutes.fr/monde/2763251-20200418-coronavirus-afrique-sud-habitants-bidonvilles-affames-confinement

 

Voir aussi :

http://www.adiac-congo.com/content/coronavirus-un-deconfinement-contre-les-emeutes-de-la-faim-au-nigeria-et-en-afrique-du-sud

(21)https://www.francetvinfo.fr/monde/bangladesh/coronavirus-les-ouvriers-du-textile-au-bangladesh-manifestent-pour-exiger-le-paiement-de-leurs-salaires_3913461.html

(22)https://paydayreport.com/covid-19-strike-wave-interactive-map/

(23)https://lepoing.net/revue-de-presse-des-emeutes-2?paged=15

 

 

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 08:25

A l'occasion du premier mai, journée internationale des travailleurs, je reposte ce texte en hommage au grand Karl Marx.

 

«Malheur au génie qui s’oppose fièrement à la société bourgeoise et qui forge les armes qui lui donneront le coup de grâce. A un tel génie, la société bourgeoise réserve des supplices et des tortures qui peuvent paraître moins barbares que ne l’étaient le chevalet de l’Antiquité et le bûcher du Moyen Age, mais qui au fond n’en sont que plus cruels». Franz Mehring (1).

 

Marx est né le 5 mai 1818 à Trèves en Allemagne. Deux cents ans après sa naissance, sa pensée n'a jamais été aussi vivante et aussi actuelle qu'aujourd'hui. L'humanité toute entière continue de subir, directement ou indirectement, le joug d'une minorité d'exploiteurs, d'oppresseurs et d' esclavagistes modernes c'est à dire les capitalistes. Le grand mérite de Marx est d'avoir montré par une analyse scientifique que le capitalisme n'a pas d'avenir et que le communisme reste l'horizon ultime de l'humanité. Ses travaux scientifiques ne sont que des moyens au service de la révolution c'est-à dire le renversement de l'ordre établi bourgeois. «Marx a été l’homme le plus exécré et le plus calomnié de son temps(...) car Marx était avant tout un révolutionnaire ». Ainsi parlait sobrement Engels de Marx lors de la cérémonie de son enterrement. Détesté par les gouvernements réactionnaires d'Allemagne, de France et de Belgique, Marx a trouvé refuge à Londres où il a vécu dans des conditions matérielles extrêmement difficiles jusqu'à la fin de ses jours. Marx dérange toujours malgré toutes les funérailles qu’on lui a célébrées. La lecture ou la relecture de Marx est indispensable pour celles et ceux qui veulent comprendre et surtout changer le monde dans lequel nous vivons. «Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer» disait Marx (2).

 

 

La lutte des classes reste pour Marx le moteur de l'histoire :

«l'histoire de toute société jusqu'à nos jours, n'a été que l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte (…) La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant. (…) Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires» (3).

Mais pour Marx la lutte des classes doit mener à la dictature du prolétariat et celle-ci, qui ne constitue qu'une phase transitoire, laissera place à une société sans classes :

«la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat; que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes» (4).

Pour s'emparer du pouvoir politique indispensable à leur émancipation, les prolétaires doivent s'organiser au niveau planétaire, même si la classe ouvrière doit d'abord lutter contre sa propre bourgeoisie, car l'internationalisation du capital conduit nécessairement à l'internalisation du travail. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre l'appel de Marx à l'union de tous les travailleurs :

« PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !» (5).

Marx va consacrer une partie importante de sa vie à la solidarité internationale des travailleurs. Ainsi en 1864, des ouvriers français et anglais ont chargé Marx, après la rencontre du 28 septembre au St Martin's Hall à Londres, de rédiger les statuts et la première Adresse de l'internationale ouvrière, l'Association internationale des travailleurs :

« Si l'émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission si une politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le bien du peuple? Ce n'est pas la prudence des classes gouvernantes de l'Angleterre, mais bien la résistance héroïque de la classe ouvrière à leur criminelle folie qui a épargné à l'Europe occidentale l'infamie d'une croisade pour le maintien et le développement de l'esclavage outre Atlantique » (6). 

 

Marx a dévoilé par un immense travail « la loi économique du mouvement de la société moderne » (7). Il a démontré d'une manière brillante ce qui se cache derrière la valeur de la marchandise, de la monnaie, de la plus-value, de l'accumulation du capital, de la tendance historique de cette accumulation etc. etc.

La richesse dans les sociétés capitalistes disait Marx :

« s'annonce comme une « immense accumulation de marchandises». L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point de départ de nos recherches» (8).

La marchandise, quelle que soit sa forme, sa qualité... est le produit du travail humain. Elle a été enfantée par le travailleur. Sa valeur et sa grandeur trouvent leur origine dans le travail humain socialement nécessaire à sa production. Mais tout ce qui est utile, voire vital à l'homme (l'air par exemple), ne constitue pas une marchandise, car il ne résulte pas de son travail. Les marchandises s'échangent les unes contre les autres à condition que leurs valeurs d'échange soient équivalentes c'est à dire qu'elles renferment la même quantité de travail socialement nécessaire. Une marchandise ne peut s'échanger contre une autre si la quantité de travail pour les produire n'est pas égale :

« C'est donc seulement le quantum de travail, ou le temps de travail nécessaire, dans une société donnée, à la production d'un article qui en détermine la quantité de valeur. Chaque marchandise particulière compte en général comme un exemplaire moyen de son espèce. Les marchandises dans lesquelles sont contenues d'égales quantités de travail, ou qui peuvent être produites dans le même temps, ont, par conséquent, une valeur égale. La valeur d'une marchandise est à la valeur de toute autre marchandise, dans le même rapport que le temps de travail nécessaire à la production de l'une est au temps de travail nécessaire à la production de l'autre» (9).

 

 

La formule initiale de la circulation des marchandises était : marchandise, argent, marchandise (M-A-M) c'est-à-dire vendre et acheter des marchandises. Avec le développement de la production, l'argent se transforme en capital et celui-ci permet d'acheter pour vendre avec profit. La formule devient alors : argent, marchandise, argent (A-M-A'). La circulation des marchandises commence et se termine avec l'argent :

«Dans la formule M-A-M, c'est la marchandise, et dans la formule A-M-A, c'est l'argent qui constitue le point de départ et le point d'aboutissement du mouvement. Dans la première formule, l'argent est le moyen de l'échange des marchandises et, dans la dernière, c'est la marchandise qui permet à la monnaie de devenir argent. L'argent, qui apparaît comme simple moyen dans la première formule, apparaît dans la dernière comme but final de la circulation, alors que la marchandise, qui apparaît comme le but final dans la première formule, apparaît dans la deuxième comme simple moyen» (10).

L'augmentation de la valeur de l'argent dans la deuxième formule constitue selon Marx la plus-value. L'argent se transforme ainsi en capital, c'est-à-dire en rapport social de production spécifique au capitalisme.

Mais cette augmentation de la valeur de l'argent ne peut résulter de la circulation des marchandises, puisque celles-ci sont réputées équivalentes. D'où vient alors cette plus-value ? Elle provient d'une marchandise très singulière dont la consommation produit en même temps de la valeur :

« Pour pouvoir tirer une valeur échangeable de la valeur usuelle d'une marchandise, il faudrait que l'homme aux écus eût l'heureuse chance de découvrir au milieu de la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d'être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer, serait réaliser du travail et par conséquent, créer de la valeur. Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée de cette vertu spécifique, elle s'appelle puissance de travail ou force de travail» (11).

 

Sur le marché, le capitaliste achète la force de travail à sa juste valeur c'est-à-dire le temps de travail nécessaire à sa production. Le travail nécessaire à la production de la force de travail est égal au travail qu'il faut pour produire tous les éléments nécessaires à la reproduction de cette puissance de travail de l'ouvrier et de sa progéniture (alimentation, vêtements, logement …) :

« Qu'est-ce donc que la valeur de la force de travail ? Exactement comme celle de toute autre marchandise, sa valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production. La force de travail d'un homme ne consiste que dans son individualité vivante. Pour pouvoir se développer et entretenir sa vie, il faut qu'il consomme une quantité déterminée de moyens de subsistance. Mais l'individu, comme la machine, s'use, et il faut le remplacer par un autre. Outre la quantité d'objets de nécessité courante dont il a besoin pour sa propre subsistance, il lui faut une autre quantité de ces mêmes denrées de première nécessité pour élever un certain nombre d'enfants qui puissent le remplacer sur le marché du travail et y perpétuer la race des travailleurs » (12).

 

En achetant la force de travail de l'ouvrier, le capitaliste acquiert du même coup le droit de la consommer comme toute autre marchandise achetée sur le marché. Mais la valeur de la force de travail et sa consommation ou son utilisation sont deux choses différentes. Si par exemple l'ouvrier a besoin de 4 heures pour produire sa force de travail, rien ne l'empêche de travailler 8 heures ou plus. Le capitaliste, propriétaire momentané de la force de travail du salarié, peut très bien le faire travailler au-delà des 4 heures nécessaires à la production de la force de travail. Si le capitaliste fait travailler l'ouvrier 8 heures par exemple alors qu'il l'a payé 4 heures seulement, il réalise une plus-value de 4 heures. L'ouvrier a travaillé donc une partie de la journée pour renouveler sa force de travail et l'autre partie, il a travaillé gratuitement pour le compte de son patron, c'est la plus-value. Le taux de la plus-value dans cet exemple est égal à 100 % :

«La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire à son entretien ou à sa reproduction, mais l'usage de cette force de travail n'est limité que par l'énergie agissante et la force physique de l'ouvrier. La valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail est tout à fait différente de l'exercice journalier ou hebdomadaire de cette force, tout comme la nourriture dont un cheval a besoin et le temps qu'il peut porter son cavalier sont deux choses tout à fait distinctes (...) En payant la valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail de l'ouvrier fileur, le capitaliste s'est acquis le droit de se servir de celle-ci pendant toute la journée ou toute la semaine. Il le fera donc travailler, mettons, 12 heures par jour. En sus et au surplus des 6 heures qui lui sont nécessaires pour produire l'équivalent de son salaire, c'est-à-dire de la valeur de sa force de travail, le fileur devra donc travailler 6 autres heures que j'appellerai les heures de surtravail, lequel surtravail se réalisera en une plus-value et un surproduit. (…)  C'est sur cette sorte d'échange entre le capital et le travail qu'est fondée la production capitaliste, c'est-à-dire le salariat; et c'est précisément cette sorte d'échange qui doit constamment amener l'ouvrier à se produire en tant qu'ouvrier et le capitaliste en tant que capitaliste» (13).

 

L'avidité de la plus-value du capitaliste est insatiable. Dans le capitalisme, seule compte la valeur d'échange qui lui permet d'exploiter le travail humain et d'extraire la plus-value. Le capital ne peut vivre et se développer sans pomper cette nourriture qui lui est vitale, la plus-value :

« Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage» (14).

 

 

Marx a développé un autre point extrêmement important, l'accumulation du capital. Ainsi une partie de la plus-value est investie dans la production c'est-à-dire dans les moyens de production (capital constant) et dans les salaires (capital variable).

A mesure que croît cette accumulation du capital sous l'effet notamment de la concurrence et du crédit, la part du capital constant augmente au détriment du capital variable. Le besoin et la demande de la force de travail diminuent ainsi que son prix. L'accumulation du capital rend donc inutile une partie de la population ouvrière que Marx appelle armée de réserve industrielle :

«Si l'accumulation, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, celle-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l'accumulation, une condition d'existence de la production capitaliste dans son état de développement intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d'une manière aussi absolue que s'il l'avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l'accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible» (15).

 

Marx dénonce avec force cette accumulation capitaliste mais qui en même temps permet de jeter les bases matérielles d'une nouvelle société :

«Le capitaliste n'a aucune valeur historique, aucun droit historique à la vie, aucune raison d'être sociale, qu'autant qu'il fonctionne comme capital personnifié. Ce n'est qu'à ce titre que la nécessité transitoire de sa propre existence est impliquée dans la nécessité transitoire du mode de production capitaliste. Le but déterminant de son activité n'est donc ni la valeur d'usage, ni la jouissance, mais bien la valeur d'échange et son accroissement continu. Agent fanatique de l'accumulation, il force les hommes, sans merci ni trêve, à produire pour produire, et les pousse ainsi instinctivement à développer les puissances productrices et les conditions matérielles qui seules peuvent former la base d'une société nouvelle et supérieure » (16).

 

Au crépuscule de sa vie, malade et affaibli, Marx n'a pu supporter la mort en 1881 de sa femme Jenny. Le médecin lui a même interdit de l'accompagner à sa dernière demeure. En janvier 1883, un autre drame vient lui ôter ses dernières forces, la mort subite de sa fille Jenny Longuet. Le 14 mars 1883, Marx, le grand Karl Marx a cessé de vivre.

En 1917, Lénine, un autre révolutionnaire écrira dans l’État et la révolution : « Il arrive aujourd'hui à la doctrine de Marx ce qui est arrivé plus d'une fois dans l'histoire aux doctrines des penseurs révolutionnaires et des chefs des classes opprimées en lutte pour leur affranchissement. Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les récompensent par d'incessantes persécutions; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de "consoler" les classes opprimées et de les mystifier; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu , on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire» (17).

Mohamed Belaali

 

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(1) Franz Mehring, «Karl Marx, Histoire de sa vie », Bartillat, page 261.

(2) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450001.htm

(3) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm

(4) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1852/03/km18520305.htm

(5) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000d.htm

(6) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1864/09/18640928.htm

(7) K Marx, Le capital, Livre premier, page 18, Éditions du progrès.

(8) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-I-1.htm

(9) (https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-I-1.htm

(10) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100k.htm

(11) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-6.htm

(12) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1865/06/km18650626h.htm

(13) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1865/06/km18650626i.htm

(14) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-10-1.htm

(15) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm

(16) https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm

(17) https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er1.htm#c1.1

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 09:45

Quel est le pays qui envoie depuis plus d'un demi-siècle non pas des troupes armées, mais des dizaines de milliers de médecins dans les coins les plus reculés et les plus inhospitaliers du monde  pour affronter toutes sortes de catastrophes sanitaires ? Les États-Unis, la France, le Royaume Uni ? Non. Il s'agit de Cuba ! un petit pays de près de douze millions d'habitants, sous embargo américain depuis 1962, qui ne possède ni armes biologiques, ni armes chimiques et encore moins des armes nucléaires. Mais Cuba possède l'un des systèmes de santé le plus efficace au monde. Son savoir- faire médical est reconnu même par ses ennemis (1). En 2015, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a même félicité Cuba pour avoir été le premier pays à éliminer la transmission du VIH et de la syphilis congénitale, de la mère à l’enfant (2). Ce savoir-faire médical, Cuba le partage avec tous les pays qui en font la demande. Cuba ne largue donc pas de bombes, n'envoie pas de troupes, mais des milliers de médecins, d'infirmiers, des brigades en blouse blanche à travers la planète pour sauver des vies humaines. C'est une expérience médicale et humaine unique dans les relations internationales.

 

Le 22 mars 2020, une équipe de 52 médecins et infirmiers cubains est arrivée à Milan pour lutter avec leurs confrères italiens contre les ravages du coronavirus. Certains membres de cette équipe ont déjà combattu l'épidémie d'Ebola en Afrique. Le groupe «a été choisi pour son expertise dans les crises internationales, comme les tremblements de terre, les tsunamis et l’épidémie de fièvre hémorragique au Libéria» (3). Cuba répond ainsi présent à l'appel à l'aide des autorités italiennes, appel ignoré par la France, l'Allemagne et par toute l'Union Européenne (4).

La France a fait appel à son tour à Cuba pour lutter contre le Covid-19 dans les départements d'outre-mer : «Le gouvernement français accepte finalement, en pleine crise du Covid-19, d’accueillir des médecins cubains sur son sol. La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et Saint-Pierre-et-Miquelon sont concernés» (5).

Cuba a envoyé ainsi plus de 1000 médecins et autres personnels soignants dans plusieurs pays en Amérique latine, dans les Caraïbes et en Afrique pour combattre le terrible coronavirus (6) : «Cuba a tendu la main de nombreuses fois, mais jamais autant en si peu de temps», disait le ministre cubain de la Santé, José Angel Portal (7).

 

Mais l'aide médicale cubaine ne date pas d'aujourd'hui avec la pandémie du coronavirus. C'est une longue tradition intimement liée à sa révolution de 1959 et à sa conception internationaliste et humaniste des relations entre les peuples. Les leaders et le peuple cubain ont fait de la santé (le Che était médecin et internationaliste) et de l'éducation leurs grandes priorités. Aujourd'hui selon la banque mondiale, Cuba est le pays au monde qui compte le plus de médecins par habitant : 8.2 médecins pour 1000 habitants loin devant la Norvège 4.6, l'Allemagne 4.2, la France 3.2 ou encore les États-Unis 2.6 (8).

La première brigade en blouse blanche, composée de 58 médecins et infirmiers, a été envoyée en Algérie en 1963 juste après l' indépendance. A cette époque, Cuba elle-même connaissait une situation sanitaire difficile après le départ de l'essentiel de ses médecins vers l'étranger notamment aux États-Unis pour ne pas perdre leur niveau et leur mode de vie. Mais la situation algérienne était encore pire. «C’était comme un mendiant offrant de l’aide, mais nous savions que le peuple algérien en avait encore plus besoin que nous, et ils le méritaient» disait M.José Ramon Machado Ventura, ministre de la Santé cubain (9). Aujourd'hui encore, les médecins cubains constituent le plus grand contingent étranger en Algérie (10).

Depuis cette date, les missions médicales cubaines déployées à travers le monde se sont succédé sans interruption malgré l'embargo américain. Du Chili au Pakistan, de Haïti au Portugal, du Brésil au Liberia, du Venezuela à l'Italie, de Gaza à Katmandou...les médecins cubains sont partout présents pour combattre des maladies aussi meurtrières que le Covid-19, l'Ebola, le Choléra, lutter contre la cécité, soigner les victimes des tremblements de terre ou tout simplement les populations les plus vulnérables.

Jusqu'en 2005, des dizaines de milliers de brigades médicales ont sillonné le monde à l'appel d'une centaine de gouvernements : «De 1963 à la fin de 2005, plus de 100 000 médecins et techniciens de la santé sont intervenus dans 97 pays, surtout en Afrique et en Amérique latine. En mars 2006, 25 000 professionnels se trouvaient répartis dans 68 nations. Un déploiement que même l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne peut assurer» (11).

Depuis la première mission et jusqu'en 2014, près de 132 000 soignants cubains

parcourent la planète partageant avec de nombreux pays leur savoir faire médical (12).

Aujourd'hui, le nombre de médecins cubains envoyés dans les différentes régions du monde varie selon les sources. Il doit s'élever probablement à plusieurs centaines de milliers.

 

Précisons que l'aide médicale cubaine est offerte gratuitement par solidarité à tous les pays pauvres et à tous les pays ravagés par les guerres, catastrophes naturelles ou sanitaires. Par exemple, l'équipe « Henry Reeve » envoyée en Italie reste une mission de solidarité. Par contre, dans le cadre des accords bi ou multilatéraux, Cuba reçoit des compensations financières pour ses services de soins. Ces compensations viennent consolider et développer le système de santé cubain ainsi que les programmes de coopération médicale dont bénéficient de nombreux pays. Ces entrées de devises très précieuses pour Cuba, qui étouffe sous l'embargo américain, servent également aux importations et au remboursement de sa dette. Selon la Direction générale du Trésor français, le montant global de ces services médicaux payants, s'élevait en 2018 à 6,4 milliards de dollars loin devant les recettes touristiques (13).

 

Mais Cuba ne se contente pas seulement d'envoyer ses médecins et infirmiers à travers la planète, elle accueille et forme aussi dans ses universités des étudiants venus du monde entier. Ainsi pour l'année universitaire 2016/2017, Cuba a formé près de 15 000 docteurs et techniciens de la santé dont 920 venus de 79 pays différents (14).

A la suite de l'Ouragan Mitch en 1998 qui a fait au moins 25 000 morts en Amérique centrale (15),

l'idée a germé de former à Cuba, en parallèle des équipes envoyées dans cette région dévastée par les cyclones, des médecins capables de retourner dans leurs propres pays pour faire face eux-mêmes

à ce type de catastrophes. Car les médecins cubains ont constaté que les infrastructures médicales des pays qu'ils sont venus aider étaient quasi-inexistantes et le personnel soignant, malgré son dévouement, était en nombre très insuffisant pour pouvoir affronter le désastre laissé par l’ouragan. Ainsi est née l’École Latino-américaine de Médecine ( ELAM) inaugurée en novembre 1999. Ses premiers étudiants et étudiantes d'origine modeste étaient venus principalement des pays d'Amérique centrale dont les populations souffraient régulièrement de différents fléaux. Il s'agit de «Former des médecins prêts à se rendre là où l'on a le plus besoin d'eux et à y rester aussi longtemps que ce sera nécessaire, telle est la raison d'être de notre école depuis sa fondation» disait le Dr Midalys Castilla, vice-rectrice de l'université (16).

L'ELAM est considérée comme l'une des plus grandes université de médecine au monde. « Les frais de scolarité, l'hébergement et la pension sont gratuits, et une petite allocation est fournie aux étudiants» (17). En 2019, vingt ans après ses premiers cours, cette école a formé 29749 médecins de 115 pays différents (18).

 

Mais les États-Unis ne peuvent supporter ni tolérer qu'un petit pays comme Cuba puisse envoyer des médecins partout à travers le monde pour sauver des vies humaines, alors que l'Amérique se distinguent plutôt, en tant que première puissance, par les ravages de ses interventions militaires.

En fait, les américains, en dehors de la parenthèse Obama, n'ont jamais accepté la révolution cubaine. Les attaques contre les médecins cubains sont d'abord et avant tout des attaques contre cette révolution. L'espoir d'une «normalisation» des relations entre les deux pays s'est, hélas, éloigné encore un peu plus depuis l'arrivée de Trump au pouvoir en 2017. L'embargo, le plus long et le plus violent de l'histoire, a été renforcé (19).

Les missions médicales cubaines ne sont, pour l'administration Trump, qu'une forme de travail forcé, de l'esclavage en somme. Dans une lettre publiée le 7 mai 2019, les sénateurs étasuniens Marco Rubio, Rick Scott et Bob Menéndez écrivirent à Mike Pompeo, le secrétaire d’État «pour exhorter le Département d'État à prendre davantage de mesures pour lutter contre le déploiement par le régime cubain de médecins et de personnel médical dans des conditions qui représentent le travail forcé» (20).

Le 20 juin 2019, les États-Unis ont ajouté Cuba à leur liste noire des pays «qui n’agissent pas suffisamment pour combattre les trafics d’êtres humains». Car Cuba «n’a rien fait pour limiter le travail forcé dans les missions médicales à l’étranger, alors que, selon des allégations persistantes, des responsables cubains ont menacé et forcé certains participants à rester au sein du programme» (21).

La campagne menée par l'administration Trump contre Cuba et ses médecins a trouvé un écho favorable chez les dirigeants des pays comme le Brésil, la Bolivie, le Salvador ou encore l'Equateur dont la proximité idéologique avec le président américain est connue de tous. En effet, Jair Bolsonaro, le président brésilien classé à l'extrême droite sur l'échiquier politique (22),

a tout fait pour mettre un terme au programme de coopération médicale «Plus de médecins» signé en 2013 avec Cuba (23). Les 10500 médecins cubains qui ont quitté le Brésil travaillaient essentiellement «dans les zones les plus vulnérables du pays, les terres indigènes, les périphéries, le Sertao [partie désertique du Nordeste] (24).

Encouragés par l'administration américaine, la Bolivie, le Salvador et l’Équateur ont également annulé leur coopération médicale avec Cuba. Les plus pauvres et les indigènes de ces pays sont les premières victimes de cette décision politique. Mais forte de ses expériences et de son savoir-faire médical, Cuba espère renforcer ses brigades en blouse blanche dans d'autres pays comme la Chine, l'Afrique du Sud, le Vietnam, l'Arabie Saoudite etc. (25). Même l'extrémiste Bolsonaro, confronté au Covid-19, demande aujourd'hui à Cuba de lui renvoyer les médecins qu'il a expulsé hier encore !(26)

 

Ainsi, une petite nation comme Cuba s'illustre au niveau mondial par sa coopération médicale et sa capacité à faire face aux tremblements de terre, aux ouragans, à l'épidémie de choléra, au virus Ebola ou encore au Covid-19 à travers la planète y compris dans les pays riches. Ce formidable combat pour la vie, contraste violemment avec la conception des relations internationales de certaines puissances qui sèment la mort un peu partout à travers le monde avec leurs interventions militaires. A cet égard, les notions de puissance, de développement, de civilisation même, méritent peut-être plus de réflexions.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/10/17/97001-20141017FILWWW00274-ebola-john-kerry-remercie-cuba.php

Voir également l'article de New york Times :

https://www.nytimes.com/2014/10/20/opinion/cubas-impressive-role-on-ebola.html

Pour des articles de fond, voir :

https://link.springer.com/article/10.1007/s12611-012-0213-5

(2)https://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/mtct-hiv-cuba/en/

(3)https://information.tv5monde.com/info/coronavirus-en-italie-des-medecins-cubains-ayant-combattu-ebola-en-renfort-352763

(4)https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-comment-l-italie-s-est-sentie-abandonnee-par-la-france-et-l-ue-face-a-sa-penurie-de-masques_3887289.html

 

Voir également la Vidéo : https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-italie-appelle-au-secours_3861973.html

 

(5)http://www.rfi.fr/fr/france/20200331-coronavirus-la-france-accepte-m%C3%A9decins-cubains-d%C3%A9partements-doutre-mer

(6)https://www.courrierinternational.com/article/diplomatie-coronavirus-cuba-expedie-ses-medecins-aux-quatre-coins-du-monde

(7)https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/coronavirus-apres-l-italie-des-medecins-cubains-envoyes-en-andorre-cca9a1b50327579f99f634f53d5a8477

(8)https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SH.MED.PHYS.ZS?end=2018&start=2018&view=bar

(9)Cté par John M. Kirk dans «Le secret de l’internationalisme médical cubain». Le Grand soir https://www.legrandsoir.info/le-secret-de-l-internationalisme-medical-cubain-temas.html

(10)https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/pourquoi-les-medecins-cubains-optent-pour-la-chaleur-du-sahara-algerien

(11)https://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/CALVO_OSPINA/13777

(12)https://www.lequotidiendumedecin.fr/archives/25-000-medecins-cubains-expatries-travers-le-monde

(13)https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2020/04/16/cuba-l-exportation-de-services-medicaux-la-principale-rentree-de-devises-de-cuba-en-peril

(14)http://www.radiohc.cu/fr/noticias/salud/136198-14-685-medecins-et-techniciens-de-la-sante-sont-diplomes-cette-annee-a-cuba

(15)https://www.liberation.fr/planete/1998/11/05/le-bilan-dantesque-du-cyclone-mitch-au-moins-25-000-morts-et-disparus-dans-la-catastrophe_252671

(16)https://www.who.int/bulletin/volumes/88/5/10-010510/fr/

(17)https://en.wikipedia.org/wiki/ELAM_(Latin_American_School_of_Medicine)_Cuba

(18)http://fr.granma.cu/cuba/2019-11-14/lelam-20-ans-de-fidelite-a-la-pensee-humaniste-de-fidel

(19)https://cu.usembassy.gov/ambassador-bolton-bay-of-pigs-veterans-association-brigade-2506/

(20)https://translate.google.com/translate?hl=fr&sl=en&u=https://www.rubio.senate.gov/public/index.cfm/2019/5/rubio-menendez-scott-urge-administration-to-support-victims-of-cuban-regime-s-exploitation&prev=search

(21)https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/21/les-etats-unis-ajoutent-l-arabie-saoudite-et-cuba-a-leur-liste-noire-sur-le-trafic-d-etres-humains_5479885_3210.html

(22)http://www.leparisien.fr/international/bresil-le-president-d-extreme-droite-jair-bolsonaro-investi-01-01-2019-7979358.php

(23)uhttps://observers.france24.com/fr/20181123-bresil-bolsonaro-depart-medecins-cubains-santen

(24)https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/17/les-consequences-du-depart-des-medecins-cubains-du-bresil-sont-gravissimes_5463430_3210.html

(25)https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-retour-au-bercail-des-medecins-cubains-un-coup-dur-pour-l-ile_139624

(26)https://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/CALVO_OSPINA/13777

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 09:50

Le Coronavirus a mis en lumière d'une manière éclatante les limites des sociétés capitalistes à faire face à la pandémie. Le cas de l'Europe et des États-Unis est un exemple éloquent à cet égard. Mais cette catastrophe sanitaire a mis surtout en exergue, plus encore qu'en temps ordinaire, la faillite du capitalisme; même si certains pays comme l'Allemagne ou la Corée du Sud ont mieux géré cette pandémie. Il ne s'agit là que de l'arbre qui cache la forêt. Car la gestion, pour le moins chaotique de cette crise, s'explique, in fine, davantage par cette recherche sans fin du profit que par l'incompétence et l'impréparation des dirigeants, même s'ils ont leur part de responsabilité. Les gouvernements ne sont, en dernière analyse, que des serviteurs zélés de la classe dominante, la bourgeoisie. En choisissant, en ces temps de pandémie, de sauver les bénéfices des entreprises au détriment de la santé et de la vie de la population, ces gouvernements sont tout à fait dans leur rôle de serviteurs des puissants. La santé n'est pour eux qu'une marchandise qui doit se vendre et s'acheter sur le marché des soins. Même l'hôpital public, lorsqu'il existe, n'échappe pas à cette logique marchande. Ce sont eux qui ont semé les graines de la mort en introduisant le virus du profit au cœur même du système de santé à travers des politiques d'austérité et de privatisations. Sans cette logique capitaliste criminelle, combien de vies humaines auraient pu être sauvées ?

 

Ainsi, dans un premier temps, le gouvernement britannique a tout simplement décidé de ne rien faire pour combattre le Covid-19. Selon l'approche officielle «il faudrait qu’environ 60 % de la population britannique contracte le virus pour qu’elle développe cette immunité collective permettant d’éviter de futures épidémies» (1). Boris Johnson comptait bel et bien au départ sur cette «immunité collective», sur ce laisser aller, laisser faire, cher aux libéraux, pour lutter contre le Coronavirus. Il ne fallait surtout pas perturber ou ralentir l'activité économique par des mesures strictes de confinement. C'est un choix criminel qui sacrifie ainsi une partie de la population pour permettre aux entreprises de produire et, partant, de réaliser des bénéfices. La presse rapporte que cette stratégie pourrait coûter la vie à 70 000 personnes de plus cette année (2).

A cela s'ajoute l'état de délabrement dans lequel se trouve le système public de santé qui, à l'évidence, ne pourrait faire face à la pandémie si l'afflux des malades devenait massif. Il n'est pas inutile de rappeler que cette situation déplorable du National Health Service (NHS) s'explique dans une large mesure par des années d'austérité des gouvernements successifs qui ont ainsi contribué à la dégradation de la santé des citoyens (3). Or derrière ces politiques se cachent les intérêts de la classe dirigeante. L'austérité consiste, pour simplifier au maximum, à réduire la part des dépenses publiques dans l’activité économique : baisse des budgets publics, privatisation des services publics, gel des salaires, suppressions des postes de fonctionnaires, baisse des impôts pour les plus riches etc. Elle est une parfaite illustration d'une politique entièrement au service des puissants.

Sous la pression des décès qui ne cessent d'augmenter dans la population, le gouvernement a fait marche arrière en renonçant à sa stratégie «d'immunité collective». En effet, Il a fallu attendre le 23 mars 2020 pour que le premier ministre accepte enfin le confinement de la population (4).

Entre temps, beaucoup d'hommes et de femmes ont perdu la vie sacrifiés sur l'autel du profit.

Ironie du sort, Boris Johnson atteint lui aussi par le Covid-19 a été admis en soins intensifs à l'hôpital public (5) qu'il a tant méprisé !

 

Aux États-Unis, Donald Trump faisait croire au départ que le Covid-19, qu'il appelait le virus chinois, n'allait pas toucher son pays malgré les avertissements des services de renseignements (6).

Aujourd'hui, les États-Unis sont devenus l'épicentre de l'épidémie avec des centaines de milliers de personnes contaminées et des milliers de morts (7).

La gestion de la pandémie dans ce pays se fait, malgré les spécificités locales, sur les mêmes bases idéologiques qu'au Royaume Uni : l'économie ou plus précisément le profit doit passer avant la santé et la vie des citoyens. Pour le milliardaire Trump, tant que le Covid-19 n'est pas encore source de profit, le virus ne fait que perturber l'activité économique dans son ensemble.

Aux États-Unis la santé est considérée comme un article de commerce qui s'achète et se vend sur le marché des soins. Le système obéit, pour l'essentiel, à cette logique marchande. La majorité des américains sont couverts par une assurance privée, le plus souvent proposée par les employeurs. La couverture maladie universelle est quasiment absente. Contrairement à la France, il n'existe donc pas de véritable service public de santé aux États-Unis. Conséquences, les chômeurs et les plus pauvres des américains, privés de toute protection, sont les premières victimes du virus (8).

On comprend pourquoi dans ces conditions, Trump et son administration redoutaient cette pandémie et ont réagi tardivement sacrifiant ainsi la vie d'une partie des patients. Ils savaient pertinemment que leur système de santé, tourné vers le privé, était incapable de faire face au Covid19. Mais ce que le gouvernement fédéral craint par dessus tout, c'est l'arrêt ou même le ralentissement de l'activité économique, source de profit pour les patrons : « Notre pays n’a pas été construit pour être fermé. Notre peuple est plein de vigueur, d’énergie, les gens ne veulent pas être enfermés dans une maison ou un appartement. On n’est pas faits comme ça. Et vous savez, on peut détruire un pays en le fermant comme ça. C’est très douloureux pour notre pays et très déstabilisant. Beaucoup de gens, et selon moi plus de gens, vont mourir si on laisse cette situation se poursuivre et nous devons retourner au travail » a déclaré Trump lors d’un entretien sur la chaîne de télévision Fox News. Pour lui «Le remède ne doit pas être pire que le mal » (9).

Ainsi le modèle économique de la première puissance se révèle au grand jour incapable de faire face à la pandémie. Le nombre de victimes du virus est tel que la ville de New York par exemple enterre ses morts dans des fosses communes (10). Le «keep America great» de Trump, qui a minimisé l'ampleur de la catastrophe sanitaire et son terrible bilan humain, est désormais vide de tout sens.

 

En Italie, le manque cruel de moyens de l'hôpital public obligeait le personnel soignant à trier les patients mettant gravement en danger la vie de ceux qui n'ont pas été «choisis » :

«Malheureusement, on fera des choix basés sur l’espérance de vie. Si les respirateurs en soins intensifs sont saturés [...], alors on fera un choix plus éthique que clinique. Entre une femme de 50 ans sans maladie et une femme, même plus jeune, qui a eu un cancer, on choisira la femme en bonne santé» (11). Ainsi dans un pays riche comme l'Italie, les patients meurent par manque de moyens ! Ce constat tragique est le résultat, comme dans tous les pays de l'Union Européenne, de décennies de politiques d'austérité imposées par l'Union Européenne et appliquées avec zèle par les gouvernements successifs. En plus de l'austérité, le système de santé national italien (SSN) est géré d'une manière décentralisée où les régions disposent de larges attributions : «introduction d’un ticket modérateur basé sur les revenus pour les services médicaux, application de montants forfaitaires sur les médicaments payés par les consommateurs quels que soient leurs revenus, éviction des mairies de la gestion des établissements de santé, les pouvoirs étant regroupés au niveau régional» (12). Cette régionalisation du système de santé a contribué à créer des inégalités au niveau de l'accès, de la qualité et des coûts des soins non seulement entre les régions, mais aussi entre les citoyens. Ajoutons également que les hôpitaux italiens sont gérés comme des entreprises privées : «Chacun de ces hôpitaux est organisé et géré comme une entreprise, autonome en termes d’organisation, d’administration, de patrimoine, de comptabilité, de gestion technique et professionnelle» (12).

Ainsi l'austérité, la régionalisation et la gestion privée des hôpitaux ont rendu le système de santé italien inadapté et incapable de faire face à la pandémie du Covid-19. Des vies humaines auraient pu être sauvées sans cette logique capitaliste criminelle.

 

En Espagne, le pays le plus touché en nombre de décès par le virus après l'Italie, la situation du système de santé n'est guère meilleure. Là encore, l'austérité et la course à la privatisation c'est à dire au profit, au détriment de la santé de la population, ont détruit l'hôpital public. Et le secteur privé de la santé ne cesse de se développer et reçoit de plus en plus de moyens de la part des gouvernements (13).

Cette intrusion du privé dans le système de santé s'est faite avec la complicité des gouvernements successifs et des opérateurs privés comme Capio, Adeslas, USP et Quiron associés

à de grandes banques, des caisses d'épargne et des groupes d'assurances(14).

Les réformes se sont succédé les unes après les autres pour aboutir aujourd'hui à la situation dramatique dans laquelle se trouve l'hôpital public espagnol (15).

Le système de santé qui doit à tout prix être rentable, est désormais dans un état de délabrement tel que les moyens les plus élémentaires font défaut : «tout manque, à commencer par les blouses, puisque aujourd’hui, le personnel médical utilise aussi des sacs poubelles en guise de blouses»

(16).

 

En France, à l'instar des autres pays capitalistes, la gestion de la pandémie par Macron et la classe qui l'a installé au pouvoir, est pour le moins chaotique. Mais derrière cette impréparation, ces hésitations, ces décisions contradictoires et ces mensonges, se cache une ferme volonté de sauver, quoi qu'il en coûte comme disait Macron lui-même, l'économie c'est-à-dire le profit des entreprises au détriment de la santé et de la vie de la population (17). Il faut donc absolument que l'économie continue à tourner malgré les appels répétés et contradictoires au confinement (restez confinés, mais allez travailler !). Certes l'activité économique tourne au ralenti, mais pas tant que cela. Selon l'Insee «l’économie française tourne à 65 % par rapport à la normale» (18).

La chute est importante, mais Macron et son gouvernement, comme on vient de le préciser précédemment, sont déterminés à prendre toutes les mesures nécessaires pour venir en aide au patronat. D'ailleurs c'est ce que réclame la fédération patronale de la métallurgie : «Tout faire pour que le confinement n'empêche pas le redémarrage de l'activité» (19).

En théorie, seuls les secteurs indispensables doivent continuer leurs activités. Mais en réalité, «Chaque jour, des millions de salarié.es de secteurs non essentiels sont contraint.es d’aller au travail au risque de contracter et de propager le virus» dénoncent des responsables syndicaux et associatifs, chercheur.es et citoyen.nes dans une lettre ouverte à Muriel Pénicaud ministre du Travail et ancienne dirigeante d'entreprise. Il faut produire sans trêve du travail source de profit ! (20).

Précisons aussi que les entreprises dites « essentielles » pourront faire travailler leurs salariés jusqu'à 60 heures par semaine (21).

Une nouvelle loi adoptée le 22 mars 2020 permet au gouvernement «d'assouplir» le code du travail afin de «permettre aux employeurs de disposer plus librement de leurs salariés» (22).

A cette priorité donnée à l'économie au détriment de la santé, il faut ajouter  l'état de «dégradation exponentielle du service public hospitalier» comme le souligne un collectif de médecins dans un communiqué adressé au premier ministre (23). Cette dégradation ne date pas d'aujourd'hui. Il est le fruit d'une farouche volonté des gouvernements successifs de détruire le système de santé publique (24).

La pandémie a eu au moins le mérite, si l'on peut dire, de révéler au grand jour combien ces politiques d'austérité et de privatisation, sources du drame de l'hôpital public, sont criminelles. L'hôpital public aujourd'hui manque de tout. Et c'est dans ces conditions que l'ensemble du personnel soignant affronte courageusement ce terrible virus. Et rien ne présage, malheureusement, la remise en cause de ces politiques après la pandémie. Le premier ministre ne disait-il pas que les plans de réorganisation des hôpitaux étaient seulement suspendus après les déclarations de Christophe Lannelongue, en pleine bataille contre le covid. En effet, ce dernier,  directeur de l’ARS, déclarait vouloir supprimer 174 lits et 589 emplois au CHRU de Nancy sur cinq ans (25).

A une question concernant la fermeture de lits, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a répondu : «je ne peux pas vous le dire, nous considérons aujourd’hui qu’il devra y avoir un dialogue avec ceux qui travaillent à l’hôpital» (26). Une note de la Caisse des dépôts et consignations, publiée par Mediapart, montre clairement que Macron compte accélérer le processus de privatisation et de marchandisation de l'hôpital public à la sortie de la crise (27).

 

 

Dans tous ces pays, le profit passe avant la santé et la vie de la population. Les politiques d'austérité et les processus de privatisation ont mis le système de santé publique dans une situation extrêmement difficile obligeant parfois les médecins à trier les patients et à faire des choix plus «éthique que clinique». Des vies humaines n'ont pas pu être sauvées faute de moyens.

Aux États-Unis, l'absence d'une véritable couverture maladie universelle s'est traduite pendant cette crise sanitaire par un nombre impressionnant de décès notamment chez les plus démunis.

La pandémie du Coronavirus est en quelque sorte le miroir d'une société marchande qui a perdu ses repères humains ; il ne lui reste comme guide et comme horizon ultime que le profit.

 

Crises sanitaires, crises économiques, crises écologiques de plus en plus violentes et imprévisibles montrent que le capitalisme est non seulement un système inefficace, mais surtout constitue une véritable menace à l'existence même de l'humanité. Le capitalisme ne disparaîtra pas de lui-même. Mais aujourd’hui ses contradictions et ses limites sont portées à leur paroxysme créant peut-être des conditions favorables à sa destruction. L’unité de tous les prolétaires, sacrifiés à l'échelle planétaire sur l'autel du profit, est vitale pour hâter la disparition d’un système ennemi de l’homme et de la nature.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/14/immunite-collective-la-strategie-risquee-du-royaume-uni-pour-lutter-contre-le-coronavirus_6033097_3210.html

 

https://www.theatlantic.com/health/archive/2020/03/coronavirus-pandemic-herd-immunity-uk-boris-johnson/608065/

 

(2)https://www.sciencesetavenir.fr/sante/covid-19-la-strategie-britannique-pourrait-couter-70-000-vies-supplementaires_142715

 

(3)https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/05/au-royaume-uni-austerite-rime-avec-sante-degradee_6031871_3210.html

 

(4)https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/23/royaume-uni-les-dix-jours-perdus-par-boris-johnson-dans-la-lutte-contre-le-coronavirus_6034052_3210.html)

(5)https://www.theguardian.com/politics/2020/apr/05/boris-johnson-admitted-to-hospital-with-coronavirus

(6)https://www.lecho.be/dossiers/coronavirus/covid-19-aux-etats-unis-donald-trump-fait-tout-ce-qu-il-ne-faut-pas-faire/10218196.html

(7)https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6

(8)https://fr.euronews.com/2020/04/08/1-940-morts-en-un-jour-le-coronavirus-met-k-o-les-americains-en-majorite-les-noirs

(9)http://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20200324-coronavirus-trump-veut-que-l-am%C3%A9rique-retourne-travail

(10)https://nypost.com/2020/04/09/nyc-to-bury-coronavirus-dead-on-hart-island-potters-field/?utm_medium=SocialFlow&sr_share=facebook&utm_campaign=SocialFlow&utm_source=NYPFacebook

(11)https://www.europe1.fr/international/a-milan-les-habitants-inquiets-par-les-hopitaux-debordes-cest-une-vraie-tragedie-3954346

 

Voir également l'appel pathétique de ce médecin italien :

https://nypost.com/2020/03/10/italian-doctor-at-heart-of-illness-shares-chilling-coronavirus-thoughts/

 

(12)https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2016-2-page-23.htm#re4no4

(13) https://www.fundacionidis.com/es/informes/sanidad-privada-aportando-valor-an%C3%A1lisis-de-situaci%C3%B3n-2019

(14)https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01110033/document

(15)https://hal-univ-paris13.archives-ouvertes.fr/hal-01256505/document

(16)https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/micro-europeen-covid-19-lapocalyptique-realite-espagnole_3882025.html

(17)https://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/2020/Coronavirus-MINEFI-10032020.pdf

(18)https://www.usinenouvelle.com/editorial/l-industrie-francaise-hors-agroalimentaire-tourne-a-48-par-rapport-a-la-normale.N946096

(19)https://www.lesechos.fr/economie-france/conjoncture/hubert-mongon-uimm-tout-faire-pour-que-le-confinement-nempeche-pas-le-redemarrage-de-lactivite-1193065

(20)https://blogs.mediapart.fr/ateliers-travail-et-democratie/blog/020420/lettre-ouverte-muriel-penicaud-cessez-votre-politique-criminelle

(21)https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-des-semaines-de-60-heures-de-travail-pour-certains-salaries_3885693.html

(22)https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/03/23/loi-etat-d-urgence-sanitaire-des-amenagements-par-nature-provisoires-au-droit-du-travail_6034083_823448.html

(23)https://trello-attachments.s3.amazonaws.com/589de719da99b3ec4e280263/5b30dd2352551c879ee2c5ac/a686b5274252d3e1d4d39f93f5fb7055/A_Monsieur_Edouard_Philippe_1_(1).pdf

 

Voir aussi le rapport de l'Assemblée nationale et les indicateurs de l'OCDE :

http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cesoins/l15b1185-t1_rapport-enquete

 

https://www.oecd.org/fr/els/systemes-sante/Panorama-de-la-sant%C3%A9-2017_Chartset.pdf

 

(24)Sur l'histoire de cette destruction, voir : http://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/la-casse-du-siecle/?fbclid=IwAR2K7cgcbAFdrHgOPE498o91JRND1DAV-a2-VT1_Vuf6DKaFeX4QT6nhl7w

Voir la version numérique : http://www.raisonsdagir-editions.org/wp-content/uploads/Casse_siecle_pages.pdf

 

(25)https://www.20minutes.fr/societe/2755923-20200406-coronavirus-plans-reorganisation-hopitaux-evidemment-suspendus-confirme-edouard-philippe

(26)https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN21R0WZ

(27)https://www.mediapart.fr/journal/france/010420/hopital-public-la-note-explosive-de-la-caisse-des-depots

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 17:09

La pandémie du Coronavirus nous offre paradoxalement des moments privilégiés pour réfléchir et tirer des leçons de cette situation inédite. Elle nous permet de voir, avec peut-être plus de lucidité, comment se comporte la classe dirigeante et de quelle manière elle tente de masquer sa propre responsabilité et duper les autres classes sociales. Chaque semaine qui passe, on apprend davantage non seulement sur les fins poursuivies par le pouvoir, mais aussi sur ses manœuvres, son cynisme et son hypocrisie qui risquent d'exposer la vie des milliers d'hommes et de femmes au danger de la mort. Car la crise économique qui se profile, c'est-à-dire les intérêts d'une minorité d'exploiteurs, le préoccupe davantage que la pandémie qui a déjà emporté des centaines et des centaines de vies humaines. Cette crise révèle ainsi au grand jour, plus encore qu'en temps ordinaire, les agissements criminels d'une classe sociale dont le profit de quelques uns passe avant la santé et la vie de l'immense majorité de la population. Il ne fait aucun doute que cette minorité d'exploiteurs capitalistes va utiliser tous les procédés, dont cette propagande chauvine qu'est «l'union sacrée», pour mystifier les classes populaires et étouffer toute critique et toute velléité de résistance et de révolte.

 

Que constatons nous?

En apparence et en apparence seulement, Macron et son gouvernement sont en guerre contre cette pandémie : «Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes : nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre Nation. Mais l'ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale.» (1)

Or non seulement cette « guerre » a été enclenchée trop tard, mais surtout le pouvoir n'a fourni aucune arme à l'hôpital public, abandonné à son triste sort par des années d'austérité, pour faire face à cette pandémie (2). Une drôle de guerre où les soldats (personnels soignants) ne possèdent ni le nombre de lits, ni respirateurs, ni masques, ni tests de dépistage, ni gel désinfectant... en quantité suffisante. Et maintenant ce sont les médicaments, indispensables pour lutter contre le Covid-19, qui manquent aux hôpitaux notamment en Île-de-France : «les hôpitaux civils n’ont qu’une semaine d’approvisionnement, tandis que les hôpitaux militaires n’ont plus que 2,5 jours de stock, contre quinze jours en temps normal» selon le ministère de l'intérieur. Et pour les responsables de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP)  comme Martin Hirsch «les stocks sont très courts sur certains médicaments » (3).

Macron et son gouvernement, jusqu'à présent, se sont murés dans un silence criminel face aux pathétiques appels à l'aide lancés par le personnel hospitalier (4).

En fait cette rhétorique guerrière avait davantage pour but de gérer les conséquences économiques de la pandémie que de sauver des vies humaines. Dit autrement, la ritournelle «nous sommes en guerre» est convoquée ici plutôt à des fins économiques et politiques que sanitaires. Car l'hôpital public, seul capable de sauver des vies humaines, attend toujours les moyens pour faire face à ce terrible virus, alors que les entreprises, elles, bénéficient déjà du soutien et de l'aide de l’État (5).

Ainsi pour sauver les entreprises et les patrons, le gouvernement n'hésite devant aucun moyen et va jusqu'à parler de nationalisations (6). Nationaliser ici, signifie donner de l'argent public, celui des contribuables notamment des plus démunis d'entre eux, aux entreprises et aux banques privées comme en 2008 pour leur éviter de tomber en faillite. Mais dès que la situation de ces sociétés s'améliore, L’État les livre à nouveau aux actionnaires. On socialise les pertes et on privatise les profits ! (7).

 

Si guerre il y a, elle n'est en tout cas pas menée réellement contre le Coronavirus, mais plutôt contre, indirectement tout du moins, tout le personnel soignant et tous les prolétaires (les éboueurs, les femmes de ménage, les caissières, les routiers, les cheminots, les conducteurs de bus, les employés des pompes funèbres, les livreurs etc.etc.) qui sont sur tous les fronts au détriment de leur propre vie car ils n'ont pas le choix. Certaines grandes entreprises comme Amazone poursuivent leur business en pleine période de confinement sans tenir compte de la santé de leurs salariés. En ces temps de Coronavirus, les affaires doivent, vaille que vaille, se poursuivre (8).

 

Incapable de faire face à cette terrible pandémie, la bourgeoisie instrumentalise, comme à chaque crise, l'arme de «l'union sacrée» : «Le temps est à cette union sacrée (…) La France unie, c’est notre meilleur atout dans la période troublée que nous traversons. Nous tiendrons tous ensemble.» disait Macron (9). Belle manière pour faire oublier la guerre sans trêve qu'il menait hier encore contre toutes les avancées sociales, petites et grandes arrachées de hautes luttes par des générations successives (10).

 

Autant la bourgeoisie, en ces temps de Coronavirus, est prompte à sauver ses entreprises afin qu'elles puissent continuer à réaliser des bénéfices qui seront partagés entre une minorité de possédants, autant elle est hésitante et lente à réagir pour sauver des vies humaines. Car son système, le capitalisme, ne connaît que la course effrénée au profit détruisant et écrasant ainsi sur son passage toutes les valeurs humaines transformées en simple valeur d'échange.

Contre l'égoïsme, l'individualisme et le chauvinisme de la bourgeoisie, brandissons la solidarité, la coopération et le combat planétaire des peuples, non seulement contre le Coronavirus qui détruit chaque jour des vies humaines, mais aussi et surtout contre le véritable virus, celui qui menace l'existence même des hommes et de la nature, le capitalisme.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19

(2)Le pouvoir savait pertinemment que le virus faisait ravage en Chine dès fin décembre 1919, début janvier 2020 et un peu plus tard en Italie.Voir également les déclarations de l'ex-ministre de la santé d'Agnès Buzyn :

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/03/17/entre-campagne-municipale-et-crise-du-coronavirus-le-chemin-de-croix-d-agnes-buzyn_6033395_823448.html

(3)https://www.mediapart.fr/journal/france/270320/medicaments-pour-soigner-le-covid-19-des-hopitaux-au-bord-de-la-penurie

(4) voir entre autres :

https://www.ouest-france.fr/sante/hopital/video-emmanuel-macron-interpelle-par-un-neurologue-est-au-bout-vous-n-etes-pas-la-6755646 .

(5)https://www.frenchtechbordeaux.com/covid-19-toutes-les-mesures-daides-aux-entreprises-en-un-article/

(6)https://www.franceculture.fr/economie/covid-19-le-gouvernement-pret-a-nationaliser-des-entreprises-en-difficulte-un-changement-de-doctrine

http://www.belaali.com/2020/03/l-etat-au-chevet-du-liberalisme.html

(7)Sur la crise financière de 2008 et le rôle de l'Etat, voir,entre autres, le travail André G. Delion https://www.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2008-4-page-799.htm )

(8)https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-amazon-poursuit-son-activite-malgre-linquietude-des-salaries_fr_5e7b7707c5b6b7d809598323

(9)https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/12/adresse-aux-francais

(10)http://www.belaali.com/2020/01/macron-ou-le-mepris-du-peuple.html

 

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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 10:45

«Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché» ! E. Macron

 

Les thuriféraires du libéralisme ne sachant comment faire face à cette double crise, sanitaire et économique, tiennent des discours et prennent des mesures qui vont paradoxalement à l'encontre de leurs dogmes idéologiques en faisant appel à l’État ; celui-là même qu'ils ont décrié, fustigé et haï depuis Smith, Ricardo, Mill ( père et fils), Walras, Friedman etc. Le marché, disaient-ils, est autorégulateur grâce à la loi de l'offre et de la demande jugée infaillible, naturelle et, partant,

universelle. Toute intervention de l’État ne ferait que perturber cette parfaite harmonie. Même en période de crise, l'intervention de État est à éviter ! «Dans la crise actuelle, l’État n’est pas la solution à notre problème; l’État est le problème» disait Ronald Reagan dans une célèbre formule le 20 janvier1981, le jour de son investiture (1). Hors du marché donc, point de salut !

Mais voilà que la réalité vient de leur montrer et d'une manière éclatante l'incapacité de ce même marché à réagir face à cette situation. Ils constatent ébahis que le marché tant vénéré et adulé ne leur est d'aucun secours. Ne sachant plus à quel Dieu se vouer, ils se retournent désespérés vers cet État qu'ils vilipendaient pourtant chaque jour. Ainsi le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire ne disait-il pas hier encore à l'occasion des privatisations des Aéroports de Paris et de la Française des Jeux que «L'Etat n'a pas vocation à diriger des entreprises concurrentielles» (2) . Mais aujourd'hui, il déclare juste le contraire «Si pour protéger notre patrimoine industriel il faut aller jusqu'à la nationalisation de certaines entreprises parce qu'elles seraient attaquées sur les marchés, je n'aurai aucune hésitation» (3).

Même discours en Italie où le gouvernement veut également nationaliser la compagnie aérienne Alitalia incapable de faire face à ses difficultés (4).

«Nous devons protéger Boeing» annonce de son côté Donald Trump. Après le sauvetage de General Motors et Chrysler pour éviter la mort de l'automobile américaine, il y a quelques années, les Etats-Unis s'apprêtent aujourd'hui à aider leur secteur aérien (5) ainsi que toute l'économie américaine (6).

Le premier ministre canadien Justin Trudeau lui aussi est prêt à apporter son aide aux entreprises et aux entrepreneurs de son pays : «Nous reconnaissons qu’il y aura des conséquences pour les entreprises canadiennes, les entrepreneurs canadiens, et nous chercherons toujours des moyens de minimiser cet impact et peut-être d’apporter une aide quand cette aide sera nécessaire» (7).

On peut multiplier les exemples de cette intervention de l’État dans les affaires économiques privées. Et plus la pandémie dure dans le temps et plus cette intervention étatique devient évidente et massive (8).

Précisons tout de même que ces interventions se font bien évidemment avec les impôts des contribuables, notamment des plus démunis d'entre eux. Et si cela ne suffit pas, l’État peut toujours recourir à l'emprunt ou, à travers les Banques centrales, à la fameuse planche à billets (9).

Cette dernière pratique est, là encore, en totale contradiction avec la doxa libérale, car génératrice de l'inflation. Pour les libéraux en effet, tout écart entre les richesses réelles et la monnaie en circulation se traduit inévitablement par l'augmentation des prix. «l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu'elle est et qu'elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production» disait avec beaucoup de certitudes Milton Friedman, un des gourous des libéraux et conseiller économique du dictateur Pinochet.

 

 

Cette crise, comme celles qui l'ont précédée, révèle au grand jour l'immense contradiction entre une pensée qui a fait du rejet de l’intervention de l’État son fondement, et une pratique qui érige ce même État en gestionnaire essentiel des affaires privées des classes privilégiées. Car pour les salariés, il ne viendrait jamais à l'esprit d'un chef d’État de dépenser des milliards pour sauver leurs emplois. Bien au contraire. Ils les détruisent volontiers en privatisant les services publics et en laissant faire le marché lorsqu’il s’agit des entreprises privées. Un ancien premier ministre, Lionel Jospin, qui se considère pourtant «socialiste», ne disait-il pas, face aux licenciements de milliers d’hommes et de femmes (7 500 exactement) par Michelin, que «l’Etat ne peut pas tout». Macron, quant à lui, se targuait de pouvoir supprimer 120 000 postes de fonctionnaires une fois à la tête de l’État (500 000 pour le candidat F. Fillon).

 

Mais cette contradiction entre la théorie et la pratique n'est qu'apparente. Il s'agit d'une opposition

entre des éléments appartenant à la même logique, celle des intérêts de la classe dominante. Car dans le système capitaliste, interventionnisme et libéralisme, sont les deux faces d'une même pièce.

La bourgeoisie utilise l'un ou l'autre en fonction de ses seuls intérêts. Car l’État est un appareil au service de la classe la plus puissante qui possède le pouvoir économique et, partant, politique. Il ne peut être autrement dans une société fondée sur l'existence et la lutte des classes. Et comme disaient Marx et Engels, il y a longtemps, «Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière» (10).

 

Mohamed Belaali

 

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(1)http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1968

(2))https://www.lesechos.fr/2018/06/bruno-le-maire-letat-na-pas-vocation-a-diriger-des-entreprises-concurrentielles-973887

(3)https://www.franceculture.fr/economie/covid-19-le-gouvernement-pret-a-nationaliser-des-entreprises-en-difficulte-un-changement-de-doctrine

(4)https://www.liberation.fr/planete/2020/03/17/rome-veut-nationaliser-alitalia-pour-lui-eviter-la-faillite_1782104

(5)https://www.air-cosmos.com/article/donald-trump-nous-devons-protger-boeing-22763

(6)https://www.tdg.ch/economie/trump-tente-sauver-economie-americaine/story/23403826

(7)https://www.lesoleil.com/affaires/ottawa-nexclut-pas-une-aide-aux-entreprises-affectees-par-le-coronavirus-10692ecf5139fd45118c9c780d71a80e

(8)https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/coronavirus-la-bce-s-attend-a-une-recession-considerable-ca779a3fe2ab16723ab27bb5ef9eea29

(9)https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/la-banque-d-angleterre-n-exclut-pas-de-faire-marcher-la-planche-a-billets-842587.html

(10)https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm

 

 

 

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 10:18

 

     

     

     Le nombre de personnes infectées par le Covid-19 ainsi que celui des décès ne cesse d'augmenter à travers le monde. Si la pandémie semble se stabiliser en Chine, dans les autres pays notamment en Europe, considérée par l'OMS comme l'épicentre de la crise, la propagation rapide du virus fera encore, hélas, beaucoup de morts (1).

Le Coronavirus a révélé d'une manière éclatante l'incapacité et l'impréparation des gouvernements européens à faire face à cette pandémie. Empêtrés dans des politiques libérales d'austérité menées depuis des décennies et dont l'une des conséquences dramatiques est l'étouffement de l'hôpital public, ces gouvernements semblent naviguer à vue.

 

On se rend compte beaucoup mieux aujourd'hui avec cette crise sanitaire majeure de la nécessité vitale de l'hôpital public. En Italie par exemple, le manque cruel de moyens humains, matériels et financiers oblige le personnel soignant à trier les patients mettant gravement en danger la vie de ceux qui n'ont pas été «choisis » : «Malheureusement, on fera des choix basés sur l’espérance de vie. Si les respirateurs en soins intensifs sont saturés [...], alors on fera un choix plus éthique que clinique. Entre une femme de 50 ans sans maladie et une femme, même plus jeune, qui a eu un cancer, on choisira la femme en bonne santé» (2). 20 000 médecins à la retraite sont appelés à la rescousse. Mais cela reste largement en deçà des besoins. Les malades arrivent par flux ininterrompus. Le personnel soignant, qui réclame depuis des années des moyens pour sauver l'hôpital public, est épuisé et ne peut plus faire face à cette urgence médicale. Le gouvernement italien crie aujourd'hui au secours alors qu'il est, ainsi que ses prédécesseurs, le premier responsable de la marchandisation de la santé et de la dégradation de l'ensemble des services publics. Paradoxalement l'aide n'est pas venue de la France ou de l'Allemagne mais de la Chine ! Vive la solidarité entre les pays membre de l'Union Européenne ! (3)

 

La France n'a pas encore atteint la situation dramatique de l'Italie. Mais le nombre de morts augmente jour après jour. Là encore, l'hôpital public tant méprisé et abandonné par les gouvernements successifs et surtout par Emmanuel Macron, ne pourrait résister longtemps si l'afflux des malades devenait massif. On fait déjà appel aux médecins retraités, aux étudiants et on procède à la «déprogrammation immédiate des interventions chirurgicales non urgentes» (4).

Alors que les hôpitaux manquent cruellement d'effectifs et de moyens matériels, le président Macron n'a pas annoncé dans son allocution du 12 mars la moindre création de lits supplémentaires ni de nouveaux postes. Il s'est contenté de faire cyniquement l'éloge du personnel soignant : «J'ai vu il y a quelques jours, au Samu de Paris, une mobilisation magnifique, émouvante, exemplaire, où des étudiants, à quelques mois de leur concours, étaient là pour répondre aux appels, aider, et où des médecins à peine retraités étaient revenus pour prêter main forte» (5). Mais on ne combat pas le Coronavirus avec du cynisme et des éloges !

Pourtant la crise de l'hôpital public ne date pas d'aujourd'hui. L'ensemble du personnel hospitalier mène un combat formidable depuis maintenant plus d'un an pour sauver l'hôpital public ou tout du moins ce qu'il en reste. «On est au bout, on est vraiment au bout. Donnez les moyens au ministère de la Santé de nous donner les moyens de soigner nos patients!» lance un neurologue et membre du Collectif inter-hôpitaux à Emmanuel Macron lors de sa visite à la Pitié-Salpêtrière le 27 février (6).

On sait déjà que les services des urgences sont saturés depuis bien longtemps : «on a tiré sur la corde pendant des années, en enchaînant les plans d’économies et la suppression de 100.000 lits en vingt ans, d’où la tension permanente dans les urgences aujourd’hui. Cela ne va pas s’arranger : en 2018, on nous demande de supprimer 55 postes de personnel non médical et 8 postes de médecins dans le groupe hospitalier de Seine-Saint-Denis» (7). On organise systématiquement la casse du service public de santé depuis des années par des politiques d'austérité et on appelle aujourd'hui le personnel soignant, «ces héros en blouse blanche» (8), à la mobilisation sans pour autant lui fournir les armes nécessaires pour combattre ce terrible virus.

 

Le Coronavirus a eu au moins le mérite de mettre en pleine lumière les politiques criminelles d'austérité imposées par l'Union Européenne et appliquées avec un zèle singulier par les pouvoirs locaux. Non seulement les gouvernements ont réagi avec beaucoup de retard, mais ils ont procédé, indirectement, à la mise à mort d'une partie des patients qui n'ont pas pu être pris en charge faute de moyens.

Derrière le Coronavirus qui tue des milliers d'hommes et de femmes à travers le monde, se cache un autre virus beaucoup plus dangereux pour l'homme et pour la nature, le virus du profit. C'est le véritable virus qui menace l'existence même de l'homme et de la nature.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6

(2) https://www.europe1.fr/international/a-milan-les-habitants-inquiets-par-les-hopitaux-debordes-cest-une-vraie-tragedie-3954346

Voir également l'appelpathétique de ce médecin italien :

https://nypost.com/2020/03/10/italian-doctor-at-heart-of-illness-shares-chilling-coronavirus-thoughts/

(3)https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-italie-appelle-au-secours_3861973.html

(4)https://www.mediapart.fr/journal/france/130320/emmanuel-macron-annonce-une-rupture-en

(5)https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/12/adresse-aux-francais

(6)https://www.ouest-france.fr/sante/hopital/video-emmanuel-macron-interpelle-par-un-neurologue-est-au-bout-vous-n-etes-pas-la-6755646

(7)https://www.20minutes.fr/sante/2239611-20180319-hopitaux-pourquoi-services-urgences-satures-plusieurs-villes-france

(8)https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/12/adresse-aux-francais

 

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8 mars 2020 7 08 /03 /mars /2020 06:30

«l'expérience de tous les mouvements libérateurs attestent que le succès d'une révolution dépend du degré de participation des femmes». Lénine

 

   A l'occasion de la journée internationale des femmes, il est peut-être utile de rappeler le travail formidable accompli par cette révolutionnaire durant les premières années de la Révolution russe en faveur des femmes en général et des ouvrières et des paysannes en particulier. L'histoire de la Révolution russe tend à ne retenir que des figures masculines. Or ce sont les grèves des ouvrières de textile de Petrograd (Saint-Pétersbourg aujourd'hui) qui ont enclenché la première révolution le 23 février 1917 (8 mars dans le calendrier Grégorien) qui a emporté le régime despotique des Tsars. En effet, les femmes sont descendues massivement dans la rue le 8 mars, journée internationale des femmes, et ont réussi à renverser un régime multicentenaire, c'est un fait historique sans précédent. Mais les femmes ont également joué un rôle exemplaire dans la révolution d'octobre 1917 qui portait en elle les aspirations et les espoirs les plus simples et les plus grandioses de tout un peuple. Parmi ces révolutionnaires femmes, Alexandra Kollontaï est probablement la plus talentueuse et la plus audacieuse. Certes Kollontaï n'est pas la seule femme qui a joué un rôle majeur dans les premières années de l'Union soviétique. D'autres femmes révolutionnaires comme Nadedja Kroupskaïa, Elena Stassova ou encore Inessa Armand, pour ne citer que celles-là, ont tenu un rôle de premier plan. Mais Alexandra Kollontaï non seulement faisait preuve d'une farouche liberté d'esprit, mais elle a surtout compris, plus que les autres peut-être, les nécessités sociales, politiques et sexuelles des femmes.

 

 

Élue membre du comité central du parti bolchevik, elle fut également la première femme au monde à occuper un poste ministériel (commissaire du peuple aux affaires sociales) dans le premier gouvernement des Soviets sous la présidence de Lénine. Elle se consacre alors avec détermination à la défense des intérêts des femmes dans un pays pauvre et arriéré où la femme était totalement soumise non seulement à son mari, mais aussi à une morale archaïque héritée de la religion et renforcée par le régime des tsars. Pour Alexandra Kollontaï, la Révolution doit accoucher d'un ordre social nouveau pour la famille et les femmes. Effectivement, c'est ce gouvernement dont elle fait partie jusqu'en mars 1918 qui a aboli toutes les lois tsaristes sur la famille. Ainsi l'infériorité des femmes et le mariage religieux sont abrogés par décrets. L'homosexualité est dépénalisée. Tous les enfants, légitimes ou non, sont égaux devant la loi. L'héritage est aboli. Les adoptions privées sont interdites. Le divorce est accordé sur simple demande de l'un des conjoints. Le travail est rendu obligatoire pour les hommes comme pour les femmes etc. Rarement un pays a fait autant pour les femmes tout du moins sur le plan législatif. C'est une révolution radicale qui a fait dire à Lénine «Nous pouvons le dire avec fierté et sans crainte d'exagération, il n'y a pas un seul pays au monde, en dehors de la Russie des Soviets, où la femme jouisse de tous ses droits et ne soit pas placée dans une position humiliante, particulièrement sensible dans la vie familiale de chaque jour. C'était là une de nos premières et plus importantes tâches » (1).

 

Des mesures importantes ont été prises également dans le cadre du ministère des affaires sociales dirigé par Alexandra Kollontaï. «Les réalisations les plus importantes de notre commissariat du peuple dans les premiers mois après la Révolution d’octobre furent les suivantes : décrets pour améliorer la situation des invalides de guerre, pour abolir l’instruction religieuse dans les écoles de jeunes filles qui dépendaient du ministère (ceci se passait encore avant la séparation générale de l’église et de l’Etat) décrets pour faire passer les prêtres au service civil, pour faire adopter le droit à l’auto-administration des élèves dans les écoles de filles, pour réorganiser les orphelinats les plus anciens en des maisons d’enfants du gouvernement, décrets pour créer les premiers foyers pour nécessiteux et gamins des rues, décrets pour réunir un comité composé de docteurs qu’on allait charger de mettre sur pied un système de santé public et gratuit pour le pays tout entier» (2).

En janvier 1918, elle met en place un Office central pour la protection de la maternité et de l'enfance. Elle a aussi transformé toutes les maternités en maisons gratuites pour dispenser des soins aux mères et aux nourrissons. «Il fallait jeter des bases pour la création d’un vaste complexe gouvernemental pour la protection des mères» disait-elle (3).

Même pendant la guerre civile, des crèches, des cantines publiques, des laveries, des foyers communautaires, des jardins pour enfants etc. ont été développés sous son influence. Il fallait libérer la femme du fardeau des tâches domestiques. Elle pensait que «la « séparation de la cuisine et du mariage » est une grande réforme, non moins importante que la séparation de l'Église et de l'État» (4).

 

Avec l'aide notamment d'Inessa Armand, elle crée le département du parti chargé de l'émancipation des femmes (Jenotdel) dont elle fut la présidente de 1920 à 1922. Les bureaux du Jenotdel étaient présents sur tout le territoire des républiques soviétiques y compris les plus arriérées. Les militantes propageaient courageusement les idées de la Révolution, la stricte égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines. Elles se battaient pour que les femmes participent comme les hommes à tous les échelons du pouvoir non seulement dans le gouvernement (qui ne comptait que deux femmes dans ses rangs), mais aussi dans le parti, les soviets, les syndicats, l'armée etc. C'était là un combat que Kollontaï avait déjà mené au sein même des soviets :«Partout les Soviets doivent contribuer à ce que l’on considère les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes.(...) Nous nous arrangions pour pousser et faire accepter cette motion, mais point sans résistance. Ce fut une victoire immense et durable» (5).

 

Elles prônaient plutôt l'auto-émancipation des femmes que les interventions de l'Etat. Si certains dirigeants bolcheviks étaient contre la création du Jenotdel, Lénine par contre, lui accordait tout son soutien et fustigeait tous ceux qui étaient contre la création d'organismes spécifiques réservés à l'émancipation des femmes (6). Mais le travail formidable du Jenotdel se heurtait non seulement à la résistance des hommes, mais surtout au manque de ressources et à l'état de pauvreté dans lequel se trouvait la Russie de l'époque. Plus tard, en janvier 1930, le Jenotdel est dissous par Staline.

 

Mais pour Kollontaï, l'émancipation des femmes ne s'arrête pas à «la séparation de la cuisine et du mariage» et à la stricte égalité devant la loi entre les sexes; ce combat doit également embrasser des domaines comme la sexualité et l'amour : «Les rapports des sexes sont une partie importante des règles de la vie» pensait-elle (7).

Elle défend alors de nouvelles conceptions sur l'amour libre, l'amour-camaraderie. Elle était persuadée que seule la société socialiste permettrait de créer les bases nécessaires pour la réalisation de ce qu'elle appelle «l'amour libre» : «L' « amour libre » introduit de façon récurrente dans la société de classe existante, au lieu de libérer les femmes des difficultés de la vie familiale, lui ferait porter un nouveau poids. Seul un certain nombre de réformes fondamentales dans la sphère des rapports sociaux – des réformes transférant ces obligations de la famille à la société, à l’État – pourrait créer une situation où le principe de l' «amour libre» pourrait dans une certaine mesure être réalisé» (8).

 

L'amour basé sur la solidarité et la camaraderie devient alors une force sociale et psychique. Les relations amoureuses libres et purgées de toute exclusivité doivent reposer sur des postulats précis : «L'idéal d'amour pour la morale bourgeoise était l'amour d'un couple uni par le mariage légitime.

L'idéal d'amour de la classe ouvrière découle de la collaboration dans le travail, et de la solidarité dans l'esprit et la volonté de tous ses membres hommes et femmes, il se distingue naturellement par sa forme et par son contenu de la notion d'amour d'autres époques de civilisation. Mais qu'est-ce donc que « l'amour-camaraderie  » ? Cela ne signifie-t-il pas que la sévère idéologie de la classe ouvrière, forgée dans une atmosphère de lutte pour la dictature ouvrière s'apprête à chas­ser impitoyablement le tendre Éros ailé ? Non pas. L'idéologie de la classe ouvrière non seulement ne supprime pas « l'Éros aux ailes déployées » mais au contraire, elle prépare la reconnaissance du sentiment d'amour en tant que force sociale et psychique.(...) Dans cette période, l'idéal moral déterminant les relations sexuelles n'est point le brutal instinct sexuel, mais les multiples sensations éprouvées aussi bien par la femme que par l'homme, d'amour-camaraderie. Pour correspondre à la nouvelle morale prolétarienne qui se forme, ces sensations doivent reposer sur les trois postulats suivants :

  1. Egalité des rapports mutuels (sans la suffisance masculine et sans la dissolution servile de son individualité dans l'amour de la part de la femme) ;

  2. Reconnaissance par l'un des droits de l'autre et réciproquement, sans prétendre posséder sans partage le cœur et l'âme de l'être aimé (sentiment de propriété, nourri par la civilisation bourgeoise) ;

  3. Sensibilité fraternelle, art de saisir et de com­prendre le travail psychique de l'être aimé (la ci­vilisation bourgeoise n'exigeait cette sensibilité dans l'amour que chez la femme) (9).

 

Ses écrits sur l'amour et la sexualité sont devenus insupportables pour ses adversaires à l'intérieur comme à l'extérieur de la Russie soviétique. Effectivement, elle a été attaquée même dans sa vie privée et certains universitaires occidentaux l'accusent de «sadisme sexuel», que «son enthousiasme révolutionnaire n'est que la satisfaction de sa nymphomanie» ou encore «qu'elle prônait la satisfaction débridée de l'instinct sexuel» (10). Pour Orlando Figes, Alexandra Kollontai est une « Femme bouillante et émotive, encline à s’énamourer des jeunes gens et des idées utopiques, elle s’était engagée dans la cause bolchevik avec le fanatisme des nouveaux convertis» (11).

Même dans son propre parti, des responsables bolcheviks ne partageaient pas non plus ses opinions et c'est le moins que l'on puisse dire. On lui reproche, entre autres, d'accorder « trop d'importance aux problèmes purement sociologiques» et de donner à «la lutte des sexes plus d'importance qu'à la lutte de classes» (12). Selon certains dirigeants, «L'amour libre» a tourné chez les komsomols et les étudiants, «en fornication phallocratique à tout crin» (13).

«Mes thèses dans le domaine de la morale sexuelle furent combattues avec âpreté. Des soucis personnels et familiaux s’ajoutèrent à cela, et ainsi, en 1922 des mois passèrent sans que je puisse faire un travail fructueux» écrivait-elle simplement dans «But et valeur de ma vie» (14).

Attaquée, stigmatisée et ses idées délibérément déformées, Alexandra Kollontai, s'éloigne et se retire des événements politiques de son parti avant d'accepter le poste d'ambassadrice soviétique en Norvège, devenue là encore, la première femme dans l' histoire à occuper cette fonction.

 

Oubliée aujourd'hui, Kollontaï était pourtant «l'une des premières à affirmer les principes féministes modernes, auxquels le XXI siècle a en partie renoncé, malgré les bruyants cris de victoire autour du mariage homosexuel» (15).

Mais Alexandra Kollontaï était d'abord et avant tout une révolutionnaire pour qui seule la société socialiste est capable de rendre effective l'émancipation de la femme dans sa vie quotidienne et familiale : «La libération de la femme ne peut s'accomplir que par une transformation radicale de la vie quotidienne. Et la vie quotidienne elle-même ne sera changée que par une modification profonde de toute la production, sur les bases de l'économie communiste» (16).

La libération de la femme du fardeau des tâches domestiques qui l'oppriment et l'humilient devrait se traduire par de nouveaux rapports au sein du couple : «Sur les ruines de l’ancienne famille on verra bientôt surgir une forme nouvelle qui comportera des relations toutes autres entre l’homme et la femme et qui sera l’union d’affection et de camaraderie, l’union de deux membres égaux de la société communiste» (17).

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1919/09/vil19190923.htm

(2)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1926/07/but.htm

(3)Ibid

(4)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1921/0a/kollontai_conf_12.htm

(5)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1926/07/but.htm

(6)C. Zetkin «Mes souvenirs de Lénine », cité par Tariq Ali dans «Les dilemmes de Lénine» Sabine Wespieser éditeur, p.377

(7)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1923/05/eros.htm

(8)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1909/00/bases_sociales.htm

(9)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1923/05/eros.htm

(10)Voir Tariq Ali op. cit. page 378.

(11)«La Révolution russe. 1891-1924, la tragédie d’un peuple», Paris, Denoël, 2007, cité dans Dissidences, La Résurrection d’Alexandra Kollontaï ?

https://dissidences.hypotheses.org/6896#sdfootnote21sym

(12)Paulina Vinogradskaja cité dans https://www.persee.fr/docAsPDF/cmr_0008-0160_1965_num_6_4_1638.pdf

(13)Tariq Ali op. cit. p. 380

(14)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1926/07/but.htm)

(15)Tariq Ali dans « Les dilemmes de Lénine», Sabine Wespieser éditeur, page 364.

(16)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1921/0a/kollontai_conf_12.htm

(17)https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1918/11/famille.htm

 

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