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19 décembre 2019 4 19 /12 /décembre /2019 07:05

«Nous protestons, nous protestons jusqu'à la révolution».

Slogan des manifestants soudanais.

 

La lutte des classes fait rage aujourd'hui un peu partout dans le monde. Les oppresseurs et les opprimés mènent une guerre ouverte en France, au Maroc, en Algérie, au Liban, en Irak, au Yémen, à Haïti, en Colombie, au Chili, en Équateur etc. Parmi ces révoltes et ces soulèvements populaires, la révolution soudanaise, qui a commencé il y a exactement une année (19 décembre 2018), occupe une place particulière. Dans cette nouvelle révolution qui est en fait le prolongement de celles de 1964 et de 1985, le rôle des femmes, malgré les fortes pesanteurs sociales et religieuses, reste déterminant.

 

 

Le soulèvement populaire du 19 décembre 2018 qui a emporté le régime du dictateur Omar Al-Bachir, s'inscrit dans un long processus de révoltes et de révolutions, de défaites et de victoires contre les pouvoirs tyranniques en place. Ce mouvement toujours recommencé est impulsé par cette quête obstinée, par cette aspiration profonde et permanente du peuple soudanais à la démocratie et à la justice sociale. L'histoire politique du Soudan est riche en révoltes, en révolutions et en coups d'Etat militaires qui ne sont, en dernière analyse, que l'expression d'une implacable lutte de classe ente oppresseurs et opprimés.

 

Sans remonter à la période coloniale où les « mahdistes » ont mis en déroute l'armée de l'occupation britannique en 1885 avant d'être défaits par le général Kitchener en 1898, le Soudan moderne a connu une série de soulèvements populaires et de putschs militaires entrecoupée d'intermèdes démocratiques. Dès 1958, deux ans seulement après la proclamation de l'indépendance en 1956, le général Ibrahim Abboud s'empare du pouvoir mettant ainsi un terme au régime parlementaire gangrené par la corruption et incapable de sortir le pays de la crise économique liée essentiellement à la chute des prix du coton.

Le nouveau régime militaire soutenu par le Royaume Uni et dont le règne est marqué par de nombreuses mesures impopulaires et discriminatoires notamment vis à vis de la population du Sud majoritairement chrétienne et animiste, est chassé à son tour du pouvoir par la révolution d'octobre 1964 (Thawrat Oktobar) dont l'étincelle est partie de l'université de Khartoum la capitale. La résistance sudiste, l'influence du parti communiste dans les milieux ouvriers, paysans et intellectuels ainsi que, dans une moindre mesure, celle des Frères musulmans ont joué un rôle décisif dans le renversement de la première dictature militaire.

Le nouveau gouvernement provisoire mis en place a promulgué des lois progressistes comme celle qui donne aux femmes, pour la première fois, le droit de vote. Mais la situation a changé rapidement sous l'influence des islamistes qui ont réussi à interdire le parti communiste en 1965 et exclu ses députés de l'Assemblée. Le PC soudanais qui était le fer de lance dans le soulèvement d'octobre 1964 est condamné une nouvelle fois à la clandestinité.

 

Le 25 mai 1969, un nouveau coup d'Etat mené cette fois par de jeunes officiers nationalistes dont certains sont proches du parti communiste, porte au pouvoir le colonel Gaafar Nimeiry (devenu général puis maréchal par la suite). Admirateur de Nasser, le nouveau maître du Soudan mène une politique de nationalisation et adopte, sur le plan politique, des mesures démocratiques. Mais très tôt Nimeiry entre en conflit ouvert avec les communistes qui doutent fortement du caractère révolutionnaire de son gouvernement. Ils lui reprochent de surcroît son autoritarisme et surtout son projet d'Union tripartite avec l'Egypte de Sadate et la Libye de Khadafi. Les ministres communistes et les officiers proches du parti sont alors exclus du gouvernement.

Le 19 juillet 1971 une tentative de coup d'Etat montée contre Nimeiry et attribuée aux communistes a échoué. Nimeiry décide alors d'écraser définitivement le parti communiste soudanais, le plus important alors du continent africain. «Une effroyable campagne de liquidation physique du parti communiste soudanais et ses sympathisants. Une terrible chasse à l’homme à travers tout le territoire, qui devait engloutir des milliers de cadres politiques, intellectuels, syndicalistes, étudiants et militaires» (1). Le prestigieux dirigeant du parti Abdel Khaliq Mahjoub fut pendu le 28 juillet 1971. Cette période marque le déclin du parti communiste

soudanais qui était sur tous les fronts, de toutes les révoltes et de toutes les révolutions avant et après l'indépendance du Soudan. Mais ces idées révolutionnaires pour un Soudan moderne restent encore aujourd'hui l'emblème de tous les soulèvements populaires contre les dictatures militaires.

 

Débarrassé des communistes, Nimeiry se rapproche des Etats-Unis, de l'Arabie Saoudite, d'Israël et se réconcilie avec les partis fondamentalistes. Il impose la Charia, l'islamisation des institutions et de la société y compris au Sud Soudan dont la population est majoritairement chrétienne et animiste. Il a même exécuté par pendaison Mahmoud Mohamed Taha, un penseur musulman moderniste et fondateur du parti des Frères Républicains d'inspiration socialiste. Devant la Cour avant son exécution Taha déclare «J'ai affirmé à plusieurs reprises mon opinion, selon laquelle les lois de septembre 1983 bafouent la charia islamique et l'islam lui-même. De plus, ces lois ont défiguré la charia islamique et l'islam jusqu'à les rendre repoussants. Plus encore, ces lois ont été édictées et utilisées pour terroriser le peuple et le soumettre à force d'humiliation» (2).

 

En mars 1985, les soudanais sont descendus massivement dans la rue, une fois encore, pour protester contre les augmentations des prix des denrées alimentaires de base et contre Nimeiry qui les a appliquées sur les injonctions du FMI. Le régime réagit violemment. Mais cette brutalité n'a fait que renforcer la volonté des révoltés à se débarrasser du dictateur : «18 manifestants furent tués par la police anti-émeute. L'annonce du procès de 300 personnes arrêtées accrut la combativité des étudiants et de la population vite rejoints par les travailleurs organisés par les syndicats et partis interdits qui lancèrent un ordre de grève générale » (3). Tout le pays est alors paralysé.

En avril de la même année, le général Nimeiry est renversé par un autre général Abdel Rahman Suwar al-Dahab. Un gouvernement transitoire est constitué. Les prisonniers politiques sont libérés, les libertés publiques restaurées et le parti communiste est de nouveau autorisé. Les élections sont organisées en 1986 et les négociations pour trouver un accord avec les rebelles du Sud sont entamées. Mais cette relative liberté permise par la nouvelle révolution a été de courte durée.

 

Le 30 juin 1989, le colonel Omar Al-Bashir s'empare du pouvoir par un coup d'Etat militaire mettant un terme au gouvernement civil de Sadek el-Mahdi. Une nouvelle dictature s'installe. Le parlement est dissout. Les partis politiques ainsi que les syndicats sont interdits et leurs dirigeants emprisonnés. Omar Al Bachir s'allie un temps avec les Frères musulmans et leur guide Hassan Al Tourabi qui inspirait sa politique. Il concentre tous les pouvoirs entre ses mains : il est à la fois Président de la république, premier ministre, chef des armées et ministre de la défense. Le dictateur introduit un nouveau «code islamique» encore plus rigoriste que celui imposé par Gaafar Nimeiry. Al Bachir commet au Darfour, l'une des régions les plus pauvres du Soudan malgré la richesse de son sous-sol, de véritables crimes de guerre qualifiés de crime contre l'humanité par l'ONU (4).

 

Il intensifie la guerre au Sud avant de signer avec les rebelles en 2005 un accord de paix et l’organisation d’un référendum d’autodétermination en janvier 2011. En juillet de la même année Al Bachir est contraint d'accepter la sécession du Sud (600 000 kilomètres carrés).

Il privatise les chemins de fer ainsi que de nombreux secteurs de l'économie soudanaise. Il applique les politiques d'austérité et la « vérité des prix » imposées par le FMI. Et c'est justement cette politique dictée par le Fonds monétaire qui a allumé l'étincelle qui va embraser tout le Soudan.

 

En effet le 19 décembre 2018, alors que l'économie du pays traverse une crise profonde, le gouvernement d'Al Bachir annonce le triplement du prix du pain et augmente celui de l'essence de 30 % alors que l'inflation a déjà atteint les 40 %. Des émeutes éclatent d'abord dans les villes ouvrières notamment à Atbara fief du parti communiste et berceau de tous les soulèvements populaires soudanais avant de se répandre dans tout le pays. Mais les émeutes se sont vite transformées en contestation du régime d'Al Bachir : «Le peuple veut la chute du régime» clament les manifestants. Une dynamique révolutionnaire impulsée et guidée par l'Association des Professionnels Soudanais (APS) s'est emparée de tout un peuple. Malgré une féroce répression et ses dizaines de morts, malgré la présence des Janjawid, ces soldats de sinistre mémoire pour leurs atrocités commises au Darfour, malgré l'instauration d'état d'urgence et le couvre-feu, les manifestants réclament toujours avec force le départ d'Al Bachir et des forces islamistes réactionnaires qui le soutiennent. «La révolution est le choix du peuple» scandent, jour et nuit, les manifestants devant le quartier général de l’armée symbole du pouvoir.

Le 11 avril 2019 Omar Al Bachir est destitué par l'armée : «J'annonce en tant que ministre de la défense la chute du régime» disait le communiqué lu par le ministre de la défense le général Awad Ibn Awf (5). Un Conseil militaire de transition est mis en place présidé par le général Al Burhan. C'est une première étape de la révolution remportée par le peuple soudanais. La deuxième a commencé le 17 août 2019 avec la constitution d'un Conseil souverain appelé à superviser «la transition démocratique». Ce Conseil est composé de 11 membres, 5militaires et 6 civils, dont deux femmes. Un nouveau gouvernement, 18 membres dont 4 femmes, est constitué un mois après et dirigé par un économiste Abdallah Hamdok.

Al Bachir est tombé mais son régime est toujours en place et les islamistes se tiennent en embuscade. Le ministère de l'intérieur et celui de la défense sont toujours entre les mains des militaires. La victoire n'est pas encore là et la lutte des classes se poursuit. La troisième étape de la révolution soudanaise reste donc à écrire.

 

Mais on ne peut parler de ces révoltes et de ces révolutions récurrentes sans évoquer le rôle majeur joué par les femmes. En première ligne, les femmes sont en quelque sorte l'avant garde de toutes les révoltes soudanaises. Leur combat pour la justice sociale et pour la démocratie ne date pas de la dernière révolte qui a emporté Omar Al Bachir. Sans remonter aux « kandakats», ces reines nubiennes du royaume de Kush qui ont combattu l'empire romain, elles ont toujours fait face courageusement à toutes les formes d'oppressions et d'humiliations. Ainsi sous l'occupation britannique par exemple, une femme, Khalida Zahir membre du parti communiste, seul parti à l'époque acceptant des femmes dans ses rangs, luttait à la fois contre le colonialisme et pour les droits des femmes. «Khalida Zahir fait partie des pionnières qui ont contribué à ouvrir la voie à des avancées comme cette loi de 1973 accordant un salaire égal pour un travail égal» (6).

Elle reste dans la mémoire des soudanais comme une grande figure de résistance à toutes les oppressions. Aujourd'hui encore, l'une des icônes de cette nouvelle révolution est une femme, Alaa Salah. Elle a impressionné les masses de Khartoum par son courage, sa ténacité et par son charisme. Hissée sur le toit d'une voiture chantant la révolution et appelant au soulèvement une foule déchaînée qui lui répond à son tour « Thawrat !» Révolution ! (7) ( Voir la vidéo ici)

 

 

Cette présence massive des femmes dans toutes les révolutions soudanaises s'explique dans une large mesure par leurs conditions sociales proches de l'esclavage. Les femmes subissent une double violence : l'exploitation de classe et l'oppression de genre.

Ainsi «les femmes ont été employées à titre gratuit par les hommes dans les maisons. Ce travail domestique prenait – et prend toujours – de multiples formes, et faisait peser sur elles de nombreuses responsabilités, comme celle d’amener l’eau ou le bois de chauffage, de le ramener sur de longues distances. C’est toujours le cas dans les villages et camps de réfugiés, où elles continuent à fournir la nourriture, les moyens de subsistance, à travailler dans les fermes et sur les terres qui appartiennent aux hommes» (8).

Quant à leur instruction, elle était réduite dans le meilleur des cas, à quelques préceptes religieux dispensés par des écoles coraniques ou d'évangélisation chrétienne. La colonisation britannique n'a pas bouleversé les structures archaïques de la société soudanaise et les efforts de Babiker Badri pour un enseignement public et laïc sont restés très limités.

L'islamisation de la société imposée par les dictateurs Gaafar Nimeiry en 1983 renforcée par Omar Al Bachir à partir de 1989 influencés par des extrémistes religieux ont ôté aux femmes le peu de droits qu'elles avaient arrachés durant les courtes périodes démocratiques. Les lois d'Omar Al Bachir, en plus des châtiments corporels, limitent les déplacements des femmes et leur présence dans l'espace public. Elles sont réduites pour ainsi dire à leur corps devenu enjeu politique, un corps qu'il faut pourtant cacher et dissimuler. Une de ces lois oblige par exemple les femmes «de porter le hijab dans les écoles et universités et impose aussi des règles relatives aux vêtements, à l’apparence, aux comportements. Elle punit la possession de tout matériel à caractère sexuel (comme les préservatifs), et interdit toute publication ou partage de contenu (par exemple dans des expositions ou pièces de théâtre) qui serait passible d’ « outrage aux mœurs» » (9).

Si les femmes soudanaises sont en première ligne, c'est aussi parce qu'elles sont les premières victimes de toutes les oppressions. Elles ont bien compris qu'elles n'ont rien à perdre à part leurs conditions proches de l'esclavage.

 

 

Les révoltes et les révolutions à répétition des soudanais, hommes et femmes, montrent à quel point leur soif de justice sociale, de démocratie et de dignité est insatiable. Leur victoire là-bas c'est aussi la notre ici. Le combat contre toutes les oppressions n'a pas de frontière.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)http://www.afrique-asie.fr/561-2/

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Mahmoud_Mohamed_Taha

Voir également le livre de Taha « L'islam à vocation libératrice » publié chez l'Harmattan en 2002 préfacé pat Samir Amin.

(3)https://aan.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/AAN-1988-27_13.pdf

(4)http://www.iccnow.org/documents/Rapport_Commission_lONU_Darfour.pdf

(5)https://www.jeuneafrique.com/761484/politique/soudan-omar-el-bechir-destitue-par-larmee/

(6)https://www.ulyces.co/malaurie-chokouale/comment-les-femmes-soudanaises-changent-le-futur-de-leur-pays-soudan-revolution/

(7)https://www.levif.be/actualite/international/kandaka-la-resurrection-des-reines-nubiennes/article-normal-1119883.html

Voir également le reportage d'Arte :

https://www.arte.tv/fr/videos/089499-000-A/soudan-les-femmes-en-premiere-ligne/

(8)https://blogs.mediapart.fr/sudfa/blog/040519/revolutions-4-la-double-oppression-des-femmes-soudanaises

(9)https://blogs.mediapart.fr/sudfa/blog/040519/revolutions-4-la-double-oppression-des-femmes-soudanaises

 

 

 

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25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 17:55

Depuis quelque temps maintenant, une vague de «dérapages», de « phrases choc », de « clashs », de « badbuzz », de « polémiques » etc. tourne en boucle dans les médias dominants. Cette richesse dans le vocabulaire contraste tristement avec la misère morale et politique de celles et ceux qui saturent l'espace médiatique par leurs propos haineux. Les journalistes, les philosophes, les écrivains, les hommes et les femmes politiques etc. se précipitent et se succèdent sur les plateaux de télévision et les stations de radio pour déverser leur haine de classe sur une partie de la population notamment la fraction la plus vulnérable, les femmes musulmanes. Elles doivent être, au nom de la laïcité et de la libération des femmes, pourchassées, humiliées, stigmatisées et livrées à la vindicte populaire. La surenchère de propos ignobles, encadrés par des présentateurs réactionnaires, fait rage. Mais derrière ces « dérapages », spontanés ou contrôlés, pour faire parler de soi et faire le buzz... se cache la classe dominante. Car les idées ne tombent pas du ciel comme la pluie. Elles sont l'expression générale de la réalité économique et sociale des hommes et des femmes vivant en société. Comme disaient Marx et Engels «les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante» (1).

 

En ces temps de crise, les valeurs dont se targue encore la république bourgeoise s’effondrent lentement sous la pression des changements économiques et avec eux toute cette construction idéologique : droit de l’homme, laïcité, démocratie, État de droit, égalité entre citoyens, liberté de culte etc. Elles sont remplacées aujourd'hui par la propagation d'autres « valeurs » comme la haine, l'islamophobie, la xénophobie, la misogynie, la démagogie, la délation, etc. Il s'agit là des ingrédients essentiels utilisés ou plus précisément instrumentalisés par la classe dominante pour, en dernière analyse, maintenir les privilèges et les richesses entre ses propres mains.

 

Mais pour pouvoir imposer sa politique en temps de crise, la bourgeoisie a besoin non seulement de gouvernements autoritaires, mais aussi de tromper les masses populaires pour obtenir leur passivité voire leur complicité. Il lui faut des boucs émissaires capables de détourner la colère des masses des vrais problèmes et du combat politique. La stigmatisation du musulman aujourd'hui comme, toute proportion gardée, du juif hier, correspond à cette nécessité pour la classe dirigeante d'occulter sa propre responsabilité dans la situation économique et sociale désastreuse que connaît la France et son incapacité à sortir le pays de la crise. Elle attise la haine religieuse à travers ses hommes politiques, ses journalistes, ses intellectuels, ses philosophes etc. afin de dresser les citoyens les uns contre les autres pour les diviser et pour mieux attirer, tel un prestidigitateur habile, l'attention de la population sur le voile, la construction des mosquées, les jupes longues, le burkini, la viande hallal etc. Il faut donc construire cet ennemi à force d'images et de phrases haineuses pour cimenter une population traumatisée par les différents plans d'austérité et dégoûtée par le comportement d’une classe politique corrompue et totalement soumise aux intérêts d’une minorité de très riches. Ce faisant la classe dominante déforme et travestit la réalité.

 

Mais cette prolifération et ce développement fulgurant dans l'espace médiatique de ces « dérapages/ commentaires/dérapages... » constituent, dans une certaine mesure, les symptômes d'une société en crise profonde qui glisse progressivement et insidieusement vers un régime encore plus autoritaire que celui qui est déjà en place (2). On ne compte plus, dans l'espace médiatique, le nombre de débats sur le port du voile, de tribunes, d'éditoriaux et de chronique sur l'islam. Les mots et les « théories » utilisés sont souvent vides de sens mais toujours chargés de haine. Avec ces « dérapages » à répétition, on assiste à un processus irrésistible de résignation, de dépolitisation et de fascisation des esprits.

 

C'est dans ce cadre qu'il faut peut-être comprendre cette omniprésence et cette audience démesurée donnée à l'idéologie d'extrême droite dans les grands médias. Par exemple, sur BFM-TV, Cnews, France Info et LCI, on compte 161 invitations des représentants du Rassemblement national sur une période de moins de 3 mois : «Sur la période allant du 1er janvier au 17 mars 2019, on ne dénombre pas moins de 161 invitations sur BFM-TV, Cnews, France Info ou LCI, soit plus de deux apparitions par jour en moyenne. (...) Cette omniprésence des représentants du parti d’extrême-droite s’accompagne d’un traitement médiatique tout en complaisance à l’égard de Marine Le Pen» (3). Les idées et les thèmes fétiches et obsessionnels de ce parti comme l'immigration, l'islam, le voile, les banlieues, le terrorisme, la sécurité etc, sont ainsi, grâce au matraquage des grands médias, légitimés, banalisés et intériorisés.

Rappelons pour mémoire que dans les années 80 par exemple les journalistes traitaient autrement Jean-Marie Le Pen, le père de Marine (4). Autrefois indésirable et peu fréquentable, le parti d'extrême droite est devenu aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises médiatiques.

 

Aujourd'hui, le capitalisme en crise produit et continuera à produire des «valeurs» de haine, de xénophobie, d’islamophobie, de délation etc. C'est à ce système qu'il faut s'attaquer et à la minorité d'oppresseurs qui dresse les citoyens les uns contre les autres jouant sur leurs préjugés nationaux et religieux et non aux femmes, aux travailleurs immigrés, aux réfugiés quelque soit leur confession.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm

(2)Voir la répression exercée sur le Mouvement des Gilets jaunes par le gouvernement Macron http://www.belaali.com/2019/11/gilets-jaunes-une-annee-de-combat-et-d-espoir.html

(3)https://www.acrimed.org/Les-chaines-tele-deroulent-le-tapis-rouge-devant

(4)https://www.ina.fr/video/CAB85106298

 

 

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 07:21

«Ils veulent nous enterrer. Mais ils ne savent pas que nous sommes des graines».

Slogan des Gilets jaunes.

 

17 novembre 2018, 16 novembre 2019, une année de combat formidable. Aucun mouvement dans l'histoire récente de la France n'a mobilisé autant d'hommes et de femmes sur une aussi longue durée. Le Mouvement des Gilets jaunes, qui est né et s'est développé en dehors de toute organisation politique ou syndicale, est d'abord une révolte contre la situation économique et sociale désastreuse dans laquelle se trouve une large frange de la population. C'est une révolte contre cette politique de paupérisation ultra-libérale menée tambour battant par les gouvernements successifs. La radicalité du Mouvement n' est que le corollaire de la brutalité des politiques économiques et sociales imposées par la minorité d'exploiteurs à l'immense majorité de la population. C'est un rejet massif non seulement de ces politiques, mais aussi du président de la République serviteur zélé de la classe dominante. La force et l'originalité du Mouvement des Gilets jaunes résident dans son existence même et dans sa magnifique résistance à l'une des plus brutales et des plus féroces bourgeoisie au monde. Le Mouvement des Gilets jaunes est donc le produit authentique de la lutte des classes qui secoue la société française aujourd'hui. Mais ce combat aussi magnifique soit-il ne peut être mené à son terme en l'absence d'une direction consciente et déterminée capable d’unir au-delà des Gilets jaunes l'ensemble des opprimés et des exploités, de les guider pour affronter la classe des oppresseurs et des exploiteurs capitalistes.

 

 

Les Gilets jaunes ont surgi sur la scène politique française au moment où le capitalisme semble domestiquer les différentes organisations politiques et syndicales. En effet, les directions de ces organisations, à l'exception de l'Union syndicale Solidaires, la France Insoumise et le NPA, semblent dépassées et assistent en spectateurs comme si elles n'étaient pas concernées par ce conflit ouvert. Elles sont davantage dans un processus de «pacification et de régulation des conflits» que dans une stratégie de lutte de classe. Les directions des grandes centrales syndicales ont honteusement tourné le dos au Mouvement et laissé les Gilets jaunes seuls face à un pouvoir réactionnaire et extrêmement violent. Institutionnalisées, ces directions se sont progressivement éloignées des préoccupations sociales et politiques de celles et ceux qui subissent au jour le jour non seulement les affres du chômage et de la précarité, mais aussi le despotisme patronal.

Le combat des Gilets jaunes constitue, dans une certaine mesure, un refus et une révolte contre l'immobilisme des directions syndicales et politiques qui sont réduites à gérer avec le pouvoir le système en place alors même que la tendance générale du capitalisme n'est pas d'améliorer les conditions de celles et ceux qui produisent la richesse, mais à les dégrader. Dans ce sens, leur silence peut être interprété comme un soutien indirect au pouvoir en place.

 

Le combat des Gilets jaunes n'est pas seulement pour améliorer momentanément les conditions

d’existence des travailleurs, des salariés, bref de tous les exploités pour rendre la société capitaliste supportable, mais de lutter pour une nouvelle société : «Conscients que nous avons à combattre un système global, nous considérons qu'il faudra sortir du capitalisme» (1). Au-delà des revendications économiques légitimes, la lutte des Gilets jaunes est un combat politique de classe contre classe. «Macron démission » scandent les manifestants tous les samedis. Dès les premières manifestations, les Gilets jaunes sont allés crier leur colère et leur indignation sur les lieux même du pouvoir. «Emmanuel Macron oh tête de c. on vient te chercher chez toi» chantaient à pleins poumons les Gilets jaunes. Leur combat ne se limite donc pas seulement à des revendications immédiates mais s'attaque aussi aux conditions dans lesquelles les injustices de classe se reproduisent. Les Gilets jaunes ont compris que derrière cette injustice et cette dégradation générale des conditions de vie que subissent les classes populaires, se cache la classe des oppresseurs qui a hissé brutalement Macron à la tête de l'Etat. «Macron, robin des rois», «président des riches » ou encore «Rends l’ISF d’abord !» clament les Gilets jaunes.

 

Effrayée par la détermination de ce mouvement populaire et par sa farouche volonté de ne plus s'inscrire dans le jeu du pouvoir, la classe dirigeante n'a pas hésité à mener une véritable guerre contre les Gilets jaunes. Même l'armée a été appelée à la rescousse. Car lorsque le conflit s'aiguise, la classe dominante n'a d'autres choix que d'utiliser la violence pour perpétuer sa domination. Et plus la lutte perdure et prend de l'ampleur, plus la répression devient intense et brutale : rien de plus normal dans une société fondée sur la lutte des classes. Le combat des Gilets jaunes a eu au moins le mérite de mettre en pleine lumière non seulement la brutalité de l’État, mais aussi les valeurs hypocrites de la république bourgeoise : État de droit, droits de l'homme, séparation des pouvoirs, liberté de s'exprimer, de manifester, de circuler et tutti quanti.

Pour briser le Mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie française a mobilisé tout son appareil répressif, judiciaire et médiatique. Les Gilets jaunes sont probablement le Mouvement le plus réprimé dans l'histoire récente de la France. Les chiffres parlent d'eux-mêmes :

  • 2 décès,

  • 315 blessures à la tête,

  • 24 éborgné·es,

  • 5 mains arrachées (2).

L'étude menée auprès des CHU de France et publiée dans la revue scientifique « The Lancet »  montre une forte hausse du nombre de personnes éborgnées avec les LBD depuis la révolte des Gilets jaunes (3).

Le Ministère de l'intérieur compte, quant à lui, 2 448 blessés, 561 signalements déposés à l'IGPN, 313 enquêtes judiciaires de l'IGPN, 8 enquêtes administratives, 23 enquêtes judiciaires de l'IGGN, 180 enquêtes transmises au Parquet, 19 071 tirs de LBD, 1 428 tirs de grenades lacrymogènes instantanées, 5 420 tirs de grenades de désencerclement , 474 gendarmes blessés et 1 268 policiers blessés (4).

Cette violence d'Etat condamnée par le Défenseur des Droits (5) , Amnesty International (6), l'ONU  (7), le Parlement européen (8), le Conseil de le l'Europe (9) reste impunie.

Le pouvoir n'a nullement le souci de la vie et de l'intégrité physique des révoltés, mais s'inquiète grandement des constructions, des bâtiments, «de la brique et du mortier» (10).

Macron et son gouvernement considèrent que la violence et la brutalité utilisées contre les Gilets jaunes sont justes alors que la moindre vitrine cassée par les révoltés constitue par elle-même un crime.

A cette brutalité policière, s'ajoute une violence judiciaire inédite :

-Environ 11000 personnes placées en garde à vue.
- 4700 affaires ont fait l’objet de renvoi devant les tribunaux, dont un peu moins de la moitié dans le cadre d’une procédure de comparution immédiate.
- Un peu plus de 3000 condamnations ont déjà été prononcées. Un tiers de ces condamnations ont donné lieu à des peines d’emprisonnement ferme.
- «Environ» 440 mandats de dépôt ont été décernés (exécution d’une peine ou détention provisoire) (11).

Une nouvelle loi est votée par le parlement le 12 mars 2019 qui se rajoute à l'arsenal juridique répressif qui existe déjà (lois antiterroristes, état d'urgence désormais inscrit dans le droit commun...). Mais cette fois elle ne concerne pas des terroristes mais des hommes et des femmes qui ont décidé de prendre leur destin en main, les Gilets jaunes. Il s'agit de la loi «anticasseurs» imposée par le pouvoir et qui constitue une attaque sans précédent contre le droit de manifester même si son article 3 a été censuré par le conseil constitutionnel.

 

Et comme cette répression physique et judiciaire ne suffit pas, la classe au pouvoir utilise une autre arme non moins violente que les LBD ou les condamnations à des peines d’emprisonnement ferme; il s'agit de la propagande médiatique pour stigmatiser et discréditer le Mouvement aux yeux de « l'opinion publique » nationale et internationale. Président de la République, Gouvernement, journalistes, intellectuels, experts...défilent sur les plateaux de télévisions et stations de radio pour déverser leur haine de classe : une «foule haineuse», des «bœufs», des casseurs », des «nervis», des «salopards d’extrême droite et extrême gauche», des «fascistes», des «conspirationnistes», des «antisémites» etc. Certains vont même jusqu'à appeler les forces de l'ordre et l'armée à se servir des armes : «qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois ! […] On a la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies» (12). Cela fait penser aux Versaillais qui voulaient à tout prix détruire les Communards !

Non satisfaits d'avoir éborgné, mutilé et stigmatisé les Gilets jaunes, Macron et son gouvernement ont exigé des médecins de les ficher lorsqu'ils arrivent blessés aux urgences. La classe dirigeante veut ainsi transformer les médecins en complices, en simples supplétifs de la police : le secret professionnel, la déontologie et l’éthique médicale n'ont de valeur que lorsqu'ils servent ses propres intérêts (13).

Partout on interdit aux Gilets jaunes de manifester et notamment dans les centres-villes. Leurs ronds-points sont souvent occupés par la police et leurs cabanes systématiquement détruites (14).

 

Mais malgré cette politique de terreur, les Gilets jaunes sont toujours là, moins nombreux certes, mais avec la même détermination et la même colère qu'au début du Mouvement. Ils sont en quelque sorte comme ces plantes sauvages qui traversent les murs les plus solides. Toutefois, cette détermination et cette colère restent insuffisantes pour permettre le bouleversement radical de la société capitaliste. Ils ne peuvent le faire qu’en s’alliant avec la classe ouvrière, seule classe réellement révolutionnaire de part sa position dans le processus de production. Mais cela suppose que les bases des centrales syndicales et des partis politiques de gauche luttent contre leurs propres directions afin de leur imposer un plan de bataille unitaire avec les Gilets jaunes.

 

Il est grand temps que tous les exploités et tous les pauvres se réveillent et rejoignent ceux et celles qui mènent depuis maintenant un an un magnifique combat contre une classe sociale ultra-minoritaire mais qui possède tous les pouvoirs. La lutte des Gilets jaunes dépasse le cadre étroit des revendications corporatistes. Elle s'inscrit dans une perspective plus large, celle d'un combat contre les injustices de classe et la misère sociale. Le Mouvement des Gilets jaunes a réveillé de profondes espérances, mais il ne peut réussir que s'il mène une résistance collective, structurée, consciente et déterminée, une lutte politique de classe contre classe.Toutes les forces qui se réclament de la classe ouvrière, tous les progressistes, tous les citoyens appauvris, méprisés et humiliés, soyons donc tous avec le Mouvement des gilets jaunes contre les privilèges et pour l'abolition de la domination de classe. Sans cette unité, sans ce lien fraternel de solidarité, le mouvement risque d'échouer et la classe dirigeante, ennemie du progrès, poursuivra sa politique de régression et de misère sociale.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://giletsjaunes-coordination.fr/wp-content/uploads/2019/06/ada-appel-de-la-2e-assembleee-des-assembleees-des-gilets-Jaunes.pdf

(2)https://www.mediapart.fr/studio/panoramique/allo-place-beauvau-cest-pour-un-bilan

(3)https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(19)31807-0/fulltext

(4) https://www.mediapart.fr/studio/panoramique/allo-place-beauvau-cest-pour-un-bilan

(5)http://www.assemblee-nationale.fr/presidence/Rapport-MO-09-01-18.pdf

(6)https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/usage-excessif-de-la-force-lors-des-manifestations

(7)https://www.ohchr.org/FR/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=24166&LangID=F

(8)http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do

(9)https://www.coe.int/fr/web/commissioner/-/maintaining-public-order-and-freedom-of-assembly-in-the-context-of-the-yellow-vest-movement-recommendations-by-the-council-of-europe-commissioner-for-

(10)K Marx : «Le Paris ouvrier, en accomplissant son propre, son héroïque holocauste, a entraîné dans les flammes des immeubles et des monuments. Alors qu'ils mettent en pièces le corps vivant du prolétariat, ses maîtres ne doivent plus compter rentrer triomphalement dans les murs intacts de leurs demeures. Le gouvernement de Versailles crie : Incendiaires ! (...) La bourgeoisie du monde entier qui contemple complaisamment le massacre en masse après la bataille, est convulsée d'horreur devant la profanation de la brique et du mortier !» Dans «La guerre civile en France». Editions sociales, p.84.

https://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710530d.htm

(11)https://www.streetpress.com/sujet/1568288596-en-prison-comme-440-gilets-jaunes-ils-racontent

(12)https://www.dailymotion.com/video/x70bgv3

(13)http://www.belaali.com/2019/05/le-fichage-des-blesses-jaunes.html

(14)https://lvsl.fr/carte-destruction-cabanes-gilets-jaunes/

 

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21 octobre 2019 1 21 /10 /octobre /2019 09:39

 

L'invasion du Nord de la Syrie par la Turquie a mis au grand jour l'impuissance de l'Union européenne. Pendant que le Sultan Erdogan massacre les Kurdes syriens, trahis par Donald Trump, l'Union ne fait qu'aboyer. Et comme dit un proverbe oriental «le chien qui aboie ne mord pas». Ses Etats membres se sont simplement engagés à «adopter des positions nationales fermes concernant leur politique d’exportation d’armements vers la Turquie» (1) , voilà qui va effrayer et arrêter Erdogan dans son offensive militaire ! L'Europe est ainsi réduite à assister en spectatrice, une fois encore, à ce conflit majeur qui déchire le Moyen-Orient. Elle se contente honteusement de verser des millions à Erdogan pour empêcher les réfugiés victimes de la guerre de venir frapper à sa porte. Les crises politiques récentes et anciennes ont démontré avec éclat que l'Union européenne telle qu'elle à été construite reste un acteur négligeable sur la scène internationale. Tiraillée entre les intérêts de sa propre bourgeoisie et son allégeance servile aux Etat-Unis, la vieille Europe ne sait plus sur quelle pied danser. Les raisons de cette impuissance et cette décadence son nombreuses. En voici quelques unes des plus importantes.

 

L'Union européenne est d'abord une construction non démocratique et toutes les institutions qui gravitent autour d'elle sont un exemple éloquent de ce déni de démocratie. L'Union européenne a systématiquement rejeté avec force et mépris la volonté des peuples exprimée démocratiquement à plusieurs reprises. Les peuples danois, français, néerlandais et irlandais ont rejeté par référendum le traité de Maastricht et le traité de Lisbonne en 1992, en 2005 et en 2008. Mais cette volonté populaire a tout simplement été ignorée. Sa réaction épidermique et agressive contre les résultats du référendum du 5 juillet 2015, où le peuple grec a rejeté par une majorité écrasante (61,31 %) les nouvelles mesures d'austérité, montre combien il lui est insupportable d’accepter le moindre processus permettant aux peuples de s'exprimer. Tous les référendums ont été perdus par l'Union européenne. Dès qu'elle donne la parole aux peuples, la réponse est invariablement la même : NON ! 

La plupart des décisions de l’Union européenne sont prises dans l’ombre pour ne pas dire dans l’obscurité la plus totale. Les négociations qu’elle a menées avec les États-Unis pour conclure un accord de libre échange (Trans-Atlantic Free Trade Agreement ou TAFTA) ou celles menées avec le Canada (Le Comprehensive Economic and Trade Agreement ou CETA) sont, entre autres, des exemples éloquents de cette opacité. Les intérêts qu’elle défend sont en totale contradiction avec ceux des peuples. L’ Union se présente ainsi comme un pouvoir indépendant et au-dessus des citoyens. Elle est l’ennemie des peuples et de la démocratie. La démocratie du capital reste un concept creux sans contenu réel utilisé par la classe dominante comme instrument idéologique au service exclusif de ses propres intérêts.

 

A ce fonctionnement non démocratique, s'ajoutent des politiques économiques menées par l'Union

européenne communément appelées politiques d'austérité : baisse des coûts salariaux, des dépenses publiques, du pouvoir d'achat, lutte contre l'inflation, privatisation, déréglementation du marché du travail etc. Il s'agit en fait d'une vaste escroquerie dont l'objectif consiste, à travers notamment des mécanismes monétaires et budgétaires complexes, à confisquer les richesses des peuples pour les transférer aux plus riches. Les conséquences de ces politiques, non seulement sont dramatiques pour les plus démunis et se répercuteront probablement sur plusieurs générations, mais n'ont pas permis à l'Europe de sortir du marasme économique dans lequel elle se trouve aujourd'hui. Une comparaison rapide des taux de croissance depuis 2009 avec les autres puissances économiques montre que l'Europe reste la seule zone de décroissance : Chine +139%, Inde +96%, Etats-Unis +34%, Europe -2% ! (2).

Les prévisions pour 2019 et 2020 restent sombres. Selon la Commission européenne «Les prévisions concernant le PIB de l'UE restent inchangées, à 1,4 % en 2019 et 1,6 % en 2020» (3).

Les citoyens européens notamment à l'Est se désespèrent de plus en plus des cette situation économique désastreuse. Ces pays qui rêvaient autrefois de la prospérité de l'Ouest, déchantent aujourd'hui et se jettent, trompés par leurs propres bourgeoisies, dans les bras des régimes autoritaires et fascisants. La Hongrie, la République Tchèque, la Slovaquie, la Bulgarie, la Pologne, la Lettonie mais aussi l’Autriche ont étalé au grand jour leur désaccord avec Bruxelles en refusant de signer à Marrakech le Pacte mondial de l’ONU sur les migrations s'alignant de facto sur la position américaine (4). Le groupe de Visegrad constitué de quatre pays d’Europe centrale ( la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie) assume ouvertement son hostilité à l'Union européenne et se sent plus proche de Washington que de Bruxelles (5).

 

Un autre exemple, parmi tant d'autres, montrant que l'Europe ne fait pas le poids face à la puissance américaine, les relations de l'Union européenne avec l'Iran. L'Europe se comporte vis à vis des Etats-Unis concernant l'Iran comme le vassal envers son seigneur. Dès que Trump s'est retiré de l'accord nucléaire iranien le 8 mai 2018 en rétablissant du même coup les sanctions contre la République Islamique d’Iran, les entreprises européennes ont immédiatement quitté ce pays de peur de se voir refuser l'accès au marché américain. Précisons également que les Etats-Unis sont le seul pays au monde qui disposent d'un outil juridique, économique et diplomatique qui leur permet de sanctionner toutes les entreprises qui vont à l'encontre de leurs intérêts ; c'est l'extraterritorialité du droit américain. Cette guerre économique contre l'Iran sanctionne en fait l'impuissance de l'Union européenne malgré la gesticulation de ses dirigeants (6).

 

L'élargissement de l'OTAN aux pays de l'Est dont le seul objectif est de s'approcher le plus possible de la Russie, montre à quel point l'Europe, pour la défense de ses citoyens, est soumise au bon vouloir des américains. Mieux encore, l'invasion du Nord de la Syrie par la Turquie (membre de l'OTAN) pour écraser les kurdes avec l'aval des américains et sans tenir aucunement compte de l'Europe, est un signe concret montrant que les Etats-Unis sont loin de vouloir envoyer leurs GI mourir pour l'Europe. Macron parle de faute lourde de l'OTAN : «Je considère que ce qui s’est passé depuis plusieurs jours est une faute lourde de l’Occident et de l’Otan dans la région et cela affaiblit notre crédibilité pour trouver des partenaires sur le terrain qui se battront à nos côtés en pensant qu’ils sont protégés durablement et ça interroge aussi le fonctionnement de l’Otan» (7) . Jacques Attali va encore plus loin en affirmant que «L'Otan est mort. Nous sommes seuls. Les Américains ne risqueront plus la vie d'un GI sur le sol européen» (8) .

 

Une construction non démocratique, totalement dépendante de l'impérialisme américain, qui mène des politiques économiques exclusivement au service des plus riches, quasi inexistante sur la scène internationale, voilà à quoi ressemble l'Union européenne aujourd'hui. Il est donc grand temps de commencer l'édification d'une autre Europe, celle du progrès, de la prospérité et de la paix entre les peuples. Il faut briser cette construction méprisante et arrogante qui nous condamne à l'austérité perpétuelle. Il est urgent de changer de bord et de marcher vers la construction d'une Europe nouvelle.

Mais les contradictions entre les intérêts des peuples et ceux des institutions européennes n’exploseront pas d’elles-mêmes. Il faut que les peuples de l'Europe prennent conscience de l'urgence du changement. Cependant même la conscience la plus lucide, reste impuissante tant qu’elle ne s’appuie pas sur des forces sociales organisées et déterminées à mener ce combat jusqu’à son terme. Seule la classe ouvrière, négation vivante de l’ordre établi de part sa position dans le processus de production, a objectivement intérêt à se préparer à cette lutte que lui impose le capital. Même laminée par le chômage et étranglée par la bureaucratie des directions syndicale, cette classe n’a d’autres choix que de se dresser contre la dictature du capital si elle ne veut pas que sa situation matérielle déjà dégradée ne s’aggrave encore davantage. Mais ce combat de longue haleine ne peut-être mené efficacement que dans l’unité de l’ensemble des travailleurs.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/14/syrie-l-union-europeenne-condamne-l-operation-militaire-turque_6015457_3210.html

(2)https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/croissance-depuis-2009-chine-139-inde-96-etats-unis-34-europe-2-809418.html

(3)https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/ip_19_3850

(4)http://www.rfi.fr/europe/20181209-pacte-onu-migrations-marrakech-desengagement-ue-canada-trump

(5) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/12/le-groupe-de-visegrad-allie-de-donald-trump-en-euro

Voir aussi : https://visegradpost.com/fr/2016/10/24/duda-et-orban-contre-le-sovietisation-de-bruxelles/

(6)https://www.monde-diplomatique.fr/2018/08/DENEAULT/58987

(7)https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKBN1WX1SI-OFRTP

(8) https://mobile.francetvinfo.fr/replay-radio/8h30-fauvelle-dely/video-offensive-turque-en-syrie-l-otan-est-mort-estime-jacques-attali_3646939.html#xtref=android-app://com.google.android.googlequicksearchbox/https/www.google.com

 

 

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10 octobre 2019 4 10 /10 /octobre /2019 13:51

 

 

 

«Une société de vigilance voilà ce qu’il nous revient de bâtir (…). C’est tout simplement savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République» (1). Ainsi s'exprimait Emmanuel Macron lors de la cérémonie nationale d'hommage aux victimes de l'attaque du 3 octobre 2019 à la Préfecture de Police de Paris.

 

Le régime de Vichy est de retour, sous une autre forme et dans d'autres conditions. Le musulman remplace le juif. Cet appel à «bâtir une société de vigilance» intervient juste après un «débat» à l'Assemblée nationale sur l'immigration. Les musulmans, les travailleurs immigrés, leurs enfants et leurs petits enfants sont montrés du doigt. Il faut les surveiller. Car il vaux mieux prévenir que guérir. Il faut envoyer des lettres anonymes, des missives délatrices ou téléphoner directement aux autorités compétentes qui se chargeront par la suite de mener des enquêtes, d'effectuer des contrôles, de procéder aux arrestations et éventuellement à des expulsions.

 

L'islamophobie viscérale ou circonstancielle, peu importe, elle est encouragée par la plus haute autorité de l'Etat ; elle est officielle. Le pouvoir trouvera toujours à sa disposition des hommes et des femmes, de «bons et braves citoyens» pour dénoncer leurs semblables afin de construire cette «société de vigilance».

 

Mais derrière toute cette agitation macronienne se cache une réalité que la classe dominante tente d'occulter. En temps de crise économique, la bourgeoisie a toujours besoin d'inventer, de fabriquer des boucs émissaires. Les musulmans remplacent aujourd'hui en quelque sorte, dans des conditions très différentes et toute proportion gardée, les juifs d'hier. La brutalité, la haine, le racisme, la xénophobie, l'islamophobie, la délation etc. sont des éléments essentiels que la classe dominante instrumentalise pour maintenir, vaille que vaille, l’accumulation et la concentration de la richesse entre les mêmes mains.

 

Il ne s'agit pas d'un problème religieux ou ethnique, mais d'un problème social et politique. La bourgeoisie n'attaque pas l'Islam en tant que tel, mais l'utilise comme elle utilise le terrorisme, qu' elle a par ailleurs largement contribué à créer (2), pour mieux masquer sa propre responsabilité dans la situation économique et sociale désastreuse dans laquelle se trouve la France aujourd'hui. La désignation d'un bouc émissaire permet aussi de détourner les masses populaires des vrais problèmes qui les rongent au quotidien.

 

Cet appel à la délation, à la dénonciation de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un musulman, à une musulmane (le port de barbe, du voile, pratique rigoriste de l'Islam etc. selon la liste de Castaner) (3) qui sont évidemment tous et toutes potentiellement terroristes, tombe au « bon » moment pour ce pouvoir aux abois. Sa politique de classe est de plus en plus contestée. Il faut, vaille que vaille, éviter une jonction des luttes, une fraternité et une solidarité de toutes celles et ceux qui se battent contre cette politique au service exclusif des plus riches. Il faut diviser pour mieux régner et dominer. Le « tous ensemble » fait peur à Macron, serviteur zélé des puissants. En montrant du doigt les musulmans, le pouvoir non seulement déforme et travestit la réalité, mais surtout espère créer cette «union nationale» qui lui fait cruellement défaut.

 

Mohamed Belaali

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(1)https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/10/07/ceremonie-nationale-dhommage-aux-victimes-de-lattaque-du-3-octobre-2019-a-la-prefecture-de-police-de-paris1)

(2)http://www.belaali.com/2014/11/le-terrorisme-produit-authentique-de-l-imperialisme.html

(3)Avec un peu d'humour : http://www.topito.com/top-meilleur-tweet-signaleunmusulman

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 05:23

«Toute notre action est un cri de guerre contre l'impérialisme et un appel vibrant à l'unité des peuples contre le grand ennemi du genre humain : les Etats-Unis».

Ernesto Che Guevara

 

Il y a cinquante deux ans jour pour jour, Ernesto Che Guevara a été exécuté à la Higuera le

9 octobre 1967 par l'armée bolivienne encadrée par la CIA américaine. Pour l'impérialisme yankee, le Che était devenu l'homme à abattre. Non seulement il représentait un danger pour les intérêts de la bourgeoisie américaine parce que la révolution a triomphé à Cuba à moins de 150 km des Etats-Unis, mais aussi et surtout parce que son combat contre l'impérialisme était total, planétaire. Le Che a bien compris que l'impérialisme, stade suprême du capitalisme, était le véritable ennemi des peuples. Combattre l'impérialisme partout à travers le monde était pour lui «le plus sacré des devoirs» (1) .

 

Poussé par la recherche effrénée du profit, l'impérialisme en tant qu'instrument de pouvoir de la bourgeoisie, tente de soumettre par la violence les peuples des trois continents. Pour le Che, la richesse des pays impérialistes et leur niveau de vie élevé reposent sur l'exploitation des autres peuples de la planète. Leur misère est directement liée à l'hégémonie et à la domination impérialiste :

 

«Depuis que les capitaux monopolistes se sont emparés du monde, ils maintiennent dans la misère la plus grande partie de l'humanité et partagent tous les profits à l'intérieur du groupe des pays les plus puissants. Le niveau de vie de ces pays repose sur la misère des nôtres. Pour élever le niveau de vie des peuples sous-développés, il faut donc lutter contre l'impérialisme» (2) .

 

Cette domination planétaire de l'impérialisme exige donc une lutte et une résistance également planétaires :

 

«En définitive, disait le Che, il faut tenir compte du fait que l’impérialisme est un système mondial, stade suprême du capitalisme, et qu’il faut le battre dans un grand affrontement mondial. Le but stratégique de cette lutte doit être la destruction de l’impérialisme» (3).

 

L'impérialisme américain et sa puissance restent le danger principal de l'humanité, «le grand ennemi du genre humain » comme disait le Che. L'impérialisme pour lui ce sont d'abord les États-Unis :

 

«En envisageant la destruction de l’impérialisme, il convient d’identifier sa tête, qui n’est autre que les Etats-Unis d’Amérique (…) L’impérialisme américain est coupable d’agression : ses crimes sont immenses et s’étendent au monde entier». (4)

 

Que faire alors face à cet ennemi des peuples, puissant et violent ?

 

«Le rôle qui nous revient à nous, exploités et sous-développés du monde, c’est d’éliminer les bases de subsistance de l’impérialisme : nos pays opprimés, d’où ils tirent des capitaux, des matières premières, des techniciens et des ouvriers à bon marché et où ils exportent de nouveaux capitaux (des instruments de domination) des armes et toutes sortes d’articles, nous soumettant à une dépendance absolue. (…) Puisque les impérialistes, avec la menace de la guerre, exercent leur chantage sur l’Humanité, la réponse juste c’est de ne pas avoir peur de la guerre. Attaquer durement et sans interruption à chaque point de l’affrontement doit être la tactique générale des peuples.Cela veut dire une guerre longue. Et, nous le répétons une fois de plus, une guerre cruelle. Que personne ne se trompe au moment de la déclencher et que personne n’hésite à la déclencher par crainte des conséquences qu’elle peut entraîner pour son peuple. C’est presque la seule espérance de victoire» (5).

 

Ernesto Che Guevara était persuadé que la défaite de l'impérialisme passe nécessairement par le triomphe de la révolution mondiale. La victoire ne sera jamais complète tant que d'autres peuples restent soumis à la domination impérialiste. La révolution cubaine n'était pour lui qu'un tremplin pour d'autres bouleversements à travers la planète. L'internationalisme non seulement reste un devoir pour tout révolutionnaire, mais surtout une nécessité stratégique dans la lutte anti-impérialiste. Il faut donc partout étendre et généraliser les luttes et les fronts anti-impérialistes afin de forcer l'ennemi à éparpiller ses forces :

 

«Comme nous pourrions regarder l’avenir proche et lumineux, si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de morts et d’immenses tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups répétés assénés à l’impérialisme, avec pour celui ci l’obligation de disperser ses forces, sous les assauts de la haine croissante des peuples du monde !»

(6)

 

Mais le Che ne se contentait pas seulement de discourir et de théoriser la lutte contre l'impérialisme. Il a mené personnellement, les armes à la main, un combat héroïque contre l'impérialisme américain que ce soit dans la Sierra Maestra cubaine, dans le maquis congolais ou encore dans la forêt et les montagnes boliviennes. Il ne suffit pas «de souhaiter le succès à la victime de l’agression, mais de partager son sort, de l’accompagner dans la mort ou dans la victoire» (7).

La pratique et la théorie pour le Che étaient étroitement liées et tellement imbriquées l'une dans l'autre qu'elles ne forment qu'un tout inséparable. Son intégrité, sa sincérité et son honnêteté, de l'avis même de ses ennemis, étaient totales. Sa vie, brève mais intense, se confondait avec ses idées. Il a été jusqu'au bout de ses convictions révolutionnaires, «dans une révolution on triomphe ou on meurt (si elle est véritable)» disait-il (8). Le pouvoir, le prestige, les honneurs... ne l'ont jamais corrompu. Son mode de vie gênait et irritait tous les bureaucrates qui s'installent confortablement dans leurs nouveaux postes de commandement.

Dans son combat permanent contre l'impérialisme yankee, Ernesto Che Guevara n'a pas hésité à troquer son poste de ministre de l'industrie contre celui de guérillero dans les maquis congolais et bolivien; «d’autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts» disait-il (9) . Pour sa famille, il n'a légué aucun bien matériel. A ses enfants, il ne leur a laissé qu'une lettre dans laquelle il leur conseillait «d'étudier beaucoup» mais avant tout, ajoute-t-il «soyez surtout capables de sentir, au plus profond de vous-mêmes, toute injustice commise contre quiconque en quelque partie du monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire» (10) .

 

Le Che pensait que «Chaque fois qu'un pays se détache de l'arbre impérialiste, ce n'est pas seulement une bataille partielle gagnée contre l'ennemi principal, c'est aussi une contribution à son affaiblissement réel et un pas de plus vers la victoire finale. Il n'est pas de frontières dans cette lutte à mort. Nous ne pouvons rester indifférents devant ce qui se passe ailleurs dans le monde, car toute victoire d'un pays sur l'impérialisme est une victoire pour nous ; de même que toute défaite d'une nation est une défaite pour nous» (11) .

C'est dans cet esprit qu'il faut situer l'engagement du Che au Congo et en Bolivie, même si d'autres considérations entrent en ligne de compte, comme ses critiques de plus en plus virulentes à l'égard des pays socialistes : «Les pays socialistes, écrit-il dans son discours d'Alger, ont le devoir moral de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l'Ouest» (12) . Mais pour lui le combat anti-impérialiste partout à travers le monde, le seul qui vaille, l'emporte sur toute autre considération.

Ernesto Che Guevara était convaincu que «la victoire au Congo montrera aux africains que la libération nationale ouvre la voie au socialisme ; une défaite ouvrira la voie au néo-colonialisme» (13) .

En juin 1960 le Congo, un pays immensément riche en minerais de toute sorte, obtient son indépendance et Patrice Lumumba est élu chef du gouvernement. «Cette indépendance du Congo, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle, nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang (…) L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain» déclarait Lumumba lors des cérémonies d'indépendance (14) .

Mais, Lumumba avant même de devenir premier ministre était déjà un farouche ennemi du colonialisme et de l'impérialisme. C'est lui qui disait «L’Afrique toute entière est irrésistiblement engagée dans une lutte sans merci contre le colonialisme et l’impérialisme» (15).

Contre l'amnésie historique, rappelons tout de même que «La Belgique était la puissance coloniale européenne la plus sanguinaire et répressive en Afrique. Les belges tant wallons que flamands avaient tués 10 à 12 millions de congolais» (16) .

Sentant leurs intérêts économiques et stratégiques menacés, le pouvoir colonial belge et l'impérialisme américain ont tout simplement décidé d'éliminer physiquement Patrice Lumumba par Tshombé et Mobutu interposés (17).

Après l'assassinat de Lumumba, dans des conditions atroces, d'autres hommes comme Pierre Mulele par exemple ont continué le combat anticolonialiste et anti-impérialiste du héros africain. Mais Mobutu avec l'aide notamment des américains et des belges a réussi à écraser la rébellion au prix de milliers de congolais loyalistes massacrés.

En décembre 1964, de la tribune des Nations Unies, Ernesto Che Guevara dénonce ce carnage et l'exploitation des pays pauvres par l'impérialisme :

 

«La philosophie du pillage, non seulement n'a pas cessé mais elle se maintient, plus forte que jamais; c'est pourquoi ceux-là mêmes qui ont utilisé le nom des Nations Unies pour assassiner Lumumba, assassinent aujourd'hui des milliers de Congolais, au nom de la défense de la race blanche».

Dans son discours du 30 novembre 1964, à l'occasion du 6ème anniversaire du soulèvement de Santiago de Cuba, le Che va encore plus loin dans sa dénonciation des crimes de l'impérialisme qui transforme les hommes en bêtes féroces et rend un vibrant hommage à Patrice Lumumba :

 

«(...) la bestialité de l'impérialisme, bestialité qui n'a pas de frontière précise et qui n'appartient pas à un pays déterminé. Les hordes hitlériennes se sont conduites comme des bêtes féroces, les américains d'aujourd'hui se conduisent comme des bêtes féroces, les parachutistes belges se conduisent comme des bêtes féroces, comme les impérialistes français en Algérie parce que il est dans la nature de l'impérialisme de transformer les hommes en bêtes, d'en faire des bêtes féroces assoiffées de sang qui sont disposées à égorger, assassiner, détruire jusqu'à la dernière image d'un révolutionnaire, d'un partisan d'un régime qui s'est retrouvé sous leur botte et qui lutte pour la liberté. Et la statue qui perpétue le souvenir de Lumumba - aujourd'hui détruite et reconstruite demain - nous rappelle aussi, avec l'histoire tragique de ce martyr de la Révolution mondiale, que l'on ne peut pas faire confiance à l'impérialisme, même pas un tout petit peu, en rien».

 

L’expérience congolaise était un échec. Le Che le dit lui-même sans détours : «Cette histoire est celle d’un échec» (18) . Ernesto Che Guevara ne se limitait pas à critiquer les autres. Il s'accusait lui-même. L'autocritique faisait partie intégrante de son caractère. N'est-ce pas lui qui disait à propos de l'étape congolaise «(...) nous avons échoué. Ma responsabilité est grande» ? (19) . Mais cet échec n'a pas entamé sa volonté de poursuivre son combat anti-impérialiste : « j’ai appris au Congo; il y a des erreurs que je ne ferai plus. Peut-être en répéterai-je d’autres, en commettrai-je de nouvelles aussi. J’en suis sorti avec plus de foi que jamais dans la guérilla» (20) .

Le voilà parti, une fois de plus, avec ses compagnons de différentes nationalités, allumer «deux, trois, plusieurs Viêt-nam» ailleurs qu'en Afrique. C'est «l'heure des brasiers et il ne faut voir que la lumière», cette phrase de José Marti, chère à Guevara, résume bien le nouveau combat anti-impérialiste que le Che veut livrer en Bolivie au cœur même du sous-continent américain. «L’Amérique, disait-il, constitue un ensemble plus ou moins homogène et dans presque tout son territoire les capitaux monopolistes américains maintiennent une primauté absolue. Les gouvernements fantoches, ou, dans le meilleur des cas, faibles et timorés, ne peuvent s’opposer aux ordres du maître yankee.(...) Par ailleurs, les bourgeoisies nationales ne sont plus du tout capables de s’opposer à l’impérialisme ( si elles l’ont jamais été) et elles forment maintenant son arrière-cour. Il n’y a plus d’autres changements à faire : ou révolution socialiste ou caricature de révolution» (21) .

Propager la guérilla révolutionnaire, ouvrir de nouveaux foyers pour affaiblir l'impérialisme yankee qui étouffe tous les peuples d'Amérique latine à commencer par le peuple cubain, voilà la nouvelle mission du Che en Bolivie. «Une nouvelle étape commence aujourd'hui» écrit-il dans la première page de son Journal de Bolivie. Il s'agit de réveiller par la guérilla les consciences endormies des peuples d'Amérique latine et les dresser contre leur ennemi commun, les Etat-Unis. Cette fois, il veut marcher sur les traces du grand libérateur Simon Bolivar.

A peine libérés de l'esclavage colonial espagnol et portugais, les peuples d'Amérique latine sont tombés dans une autre dépendance non moins féroce, celle de l'impérialisme nord-américain. Ce sont ces liens d'exploitation et d'oppression qui les maintiennent dans le sous développement et dans la misère que le Che a voulu, à sa manière, briser.

 

Mais cette «nouvelle étape», aussi désespérée qu'héroïque, sur son chemin de lutte contre l'impérialisme, était la dernière. Sa mort tragique et prématurée ne lui a pas laissé le temps d'aller jusqu'au bout de ses convictions libératrices. Le 9 octobre 1967, le grand Ernesto Che Guevara est mort sur le sol de cette Amérique latine où il a rencontré dans sa jeunesse tant de misères et de souffrances de ses ouvriers, de ses mineurs, de ses lépreux, de ses indigènes et de ses paysans. Mais le Che en tant qu'internationaliste disait «Qu’importe où nous surprendra la mort ; qu’elle soit la bienvenue pourvu que notre cri de guerre soit entendu, qu’une main se tende pour empoigner nos armes, et que d’autres hommes se lèvent pour entonner les chants funèbres dans le crépitement des mitrailleuses et des nouveaux cris de guerre et de victoire» (22).

 

Aujourd'hui l'impérialisme américain contre lequel s'est élevé le Che, les armes à la main, sème encore la terreur et la désolation à travers le monde. C'est lui qui menace d'attaquer le Venezuela et l'Iran comme il a attaqué hier l'Afghanistan, la Yougoslavie, l'Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen etc.

L'impérialisme américain est toujours aussi déterminé que par le passé à détruire et à anéantir tout gouvernement, toute opposition et toute résistance qui menacent ses intérêts économiques et stratégiques. Il est la négation du Droit des nations à disposer d'elles-mêmes.

Aujourd'hui l'impérialisme américain dans sa forme guerrière est devenu un monstre dont les conséquences notamment pour les peuples du Sud ont atteint des dimensions épouvantables.

Aujourd'hui, les États-Unis sont dirigés par un président réactionnaire, misogyne et raciste. Ce président milliardaire vient de durcir encore l’embargo sur Cuba. Rappelons que les américains occupent toujours une parcelle du territoire cubain où ils ont installé la base militaire de Guantanamo qui leur sert, entre autres, de centre de... torture !

L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, demeure toujours comme le disait le Che l'ennemi de l'homme. Et le système qui méprise les hommes ne peut respecter la nature.

Le combat héroïque et parfois désespéré mené par le Che à son époque et dans d'autres conditions contre l'impérialisme américain, n'a jamais été aussi actuel qu'aujourd'hui. La résistance se poursuivra inévitablement, dans des conditions différentes, tant que la violence et l'oppression impérialistes existent.

 

Le Che est mort, mais son souvenir restera, pour celles et ceux qui luttent contre l'impérialisme et contre toutes les formes d'injustices, «enfoui tel un trésor dans la partie la plus profonde, la plus secrète et la plus riche de leur être, réchauffant leur courage, attisant leur énergie» (23).

 

Mohamed Belaali

 

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(1)«En los nuevos campos de batalla llevaré la fe que me inculcaste, el espíritu revolucionario de mi pueblo, la sensación de cumplir con el más sagrado de los deberes: luchar contra el imperialismo dondequiera que esté: esto reconforta y cura con creces cualquier desgarradura». discursos/1965/esp/f031065e.html ierno/http://www.cuba.cu/gob

(2)Discours d'Alger (24 février 1965) :

https://unitecommuniste.fr/wp-content/uploads/2017/04/alger.pdf

(3)https://www.marxists.org/francais/guevara/works/1967/00/tricontinentale.htm

(4)https://www.marxists.org/francais/guevara/works/1967/00/tricontinentale.htm

(5) https://www.marxists.org/francais/guevara/works/1967/00/tricontinentale.htm

(6)https://www.marxists.org/francais/guevara/works/1967/00/tricontinentale.htm

(7)Ibid.

(8)http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1965/esp/f031065e.html

(9) http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1965/esp/f031065e.html

(10)http://www.cubadebate.cu/especiales/2017/10/04/che-a-sus-hijos-su-padre-ha-sido-un-hombre-que-actua-como-piensa/#.XY25EUYzaUk

(11)https://unitecommuniste.fr/wpcontent/uploads/2017/04/alger.pdf

(12)Ibid.

(13)Pierre Kalfon « Che Ernesto Guevara, une légende du siècle » p.403.

(14)http://africultures.com/le-discours-dindependance-de-lumumba-9826/.

(15)[Exposé de Patrice Lumumba, Congrès pour la Liberté et la Culture», Université d'Ibadan. 22 mars 1959. Texte extrait du livre "La pensée politique de Patrice Lumumba" éditions Présence Africaine 1963 ] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1447

(16)Tariq Ali dans « Les dilemmes de Lénine », page 186.

Voir aussi : https://information.tv5monde.com/afrique/Il-pleut-des-mains-sur-le-congo-lethnocide-colonial-belge-oublie

(17)https://www.jeuneafrique.com/105156/culture/assassinat-de-lumumba-2/

(18) « Passages de la guerre révolutionnaire : le Congo ».

(19)Ibid.

(20)Ibid.

Sur la Guérilla, voir « La guerre de guérilla » du Che, voir également le travail de MICHAEL LOWY https://www.persee.fr/docAsPDF/homso_0018-4306_1971_num_21_1_1443.pdf .

(21)Message à la Tricontinentale. Op. cit.

(22) Op.Cit.

(23)Ahmed Ben Bella premier président de l'Algérie indépendante. Le Monde diplomatique, octobre 1997.

 

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 15:58

 

Un homme vient de mourir. La République lui rend un hommage royal : journée de deuil national, honneurs militaires, drapeaux en berne, minute de silence etc. Son corps est béni par l’Archevêque et les évêques. Les grands, les riches, les célébrités de ce monde, visages graves, se prosternent devant le cercueil du puissant porté par des gardes républicains. Accablée par le chagrin, la classe politique au pouvoir ne peut contenir son émotion. Les écoles, les parcs, les places, les rues, les musées porteront le nom du puissant défunt. Les médias, qui à longueur de jour et de nuit exaltent ses qualités, sont unanimes : c'était un génie, un grand homme, plein de générosité et d'amour pour le petit peuple.

 

Mais pour que la classe dominante puisse célébrer ainsi la mort de l'un de ses fidèles serviteurs, il faut qu'une autre classe meure dans l'anonymat, l'indifférence et pour les plus pauvres, dans l'indignation et l'humiliation. Leur mort comme leur vie est une misère silencieuse. Pour les classes inférieures, la mort est presque une consolation. Et comme disait Baudelaire «C'est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ; C'est le but de la vie ». Dans la société de classes, les dominés sont, dans leur vie comme dans leur mort, méprisés et dépouillés de leur humanité. Ils sont l'incarnation d'une société inhumaine.

 

Mohamed Belaali

 

 

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16 juillet 2019 2 16 /07 /juillet /2019 15:45

Pour qu'une classe puisse vivre dans le luxe, il faut qu'une autre classe vive dans le dénuement et l'asservissement. Pour que François de Rugy et son épouse puissent étaler leur faste aux frais des contribuables, notamment les plus modestes d'entre-eux, il faut en même temps crever les yeux et arracher les mains de celles et ceux qui refusent de subir cet ordre bourgeois pourri.

 

Macron, de Rugy et tous les membres du gouvernement ainsi que ceux qui les ont hissés brutalement à la tête de l'Etat ne voient dans les classes populaires qu’une masse infâme, des êtres sans dignité, déshumanisés, des esclaves.

 

Les pauvres doivent encore et toujours fournir des efforts. Les puissants sont insatiables. Ils se nourrissent, à l’instar des vampires, du sang du peuple. Plus ils en pompent, et mieux ils se portent ! Au moment où la classe dirigeante exige de la population des sacrifices de plus en plus lourds, au moment où les chômeurs et les précaires se comptent par millions, cette classe n’hésite pas à étaler ostensiblement, dans une république affaiblie, les fastes d’un pouvoir quasi monarchique. Elle aime l’argent, le luxe, l’apparat, le cérémonial... La folie dynastique de cette classe n’a d’égale que le mépris ostentatoire qu’elle affiche pour le peuple. Deux classes irréconciliables que tout sépare. Mais l'une représente le passé, l'autre l'avenir.

 

Mohamed Belaali

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29 juin 2019 6 29 /06 /juin /2019 16:44

 

«Être radical, c'est prendre les choses par la racine».  K. Marx (*).

 

 

 

Sur le plan idéologique, le capitalisme et la classe qui le porte produisent avec un certain succès un ensemble d'idées et de conceptions dans le but de tromper les masses populaires et d'anéantir toute idéologie de combat et d'émancipation notamment celle développée par Marx et Engels. Il s'agit pour la bourgeoisie non seulement de démoraliser la classe des travailleurs, mais surtout de la désarmer en la privant de ses instruments idéologiques qui lui permettent de résister et de lutter efficacement contre toute sorte d'exploitation et d'oppression. Pour la classe dirigeante, il faut absolument inculquer aux larges masses de la population que la révolution est un formidable anachronisme, que le socialisme a définitivement échoué et que le capitalisme reste l'horizon ultime de l'humanité. Ces idées ainsi que bien d'autres, indispensables pour perpétuer l'ordre établi, sont répandues essentiellement par les médias, les instituts de sondages, les intellectuels, les experts, les industries culturelles etc. Face à ces attaques, il est nécessaire pour toutes celles et ceux qui se battent contre le capitalisme, ennemi de l'homme et de la nature, de lutter contre cette idéologie de la classe dominante, portée et diffusée également par tous les opportunistes de « gauche » malheureusement.

 

La négation de la lutte des classes fait partie de ces idées répandues par la classe dirigeante. Le but ici est de remplacer ce combat politique de classe contre classe par des revendications et des actions éparpillées, isolées, corporatistes et séparées les une des autres; ce qui les rend particulièrement inefficaces. Les luttes par exemple contre les inégalités, le racisme, les discriminations, le sexisme, la destruction de notre planète, l'exclusion etc.etc. sont menées sans lien avec le capitalisme qui les produit. Celui-ci est ainsi mis à l'abri de toute critique pour mieux assurer les privilèges des puissants. Or il est illusoire de vouloir résoudre valablement ces problèmes importants sans remettre en cause le système lui-même. Car l'inégale répartition des richesses, l'écologie...sont d'abord les conséquences des rapports sociaux de classes au sein d'un système économique déterminé. Il ne faut pourtant pas être d'une grande perspicacité pour comprendre que la destruction systématique de notre planète par exemple est intimement liée à cette course effrénée au profit qui caractérise le capitalisme. On ne peut résoudre raisonnablement ces problèmes graves qu'en s'attaquant aux causes qui les engendrent et non à leurs conséquences : «plus on va parler des changements climatiques dans les médias, moins on va expliquer leurs causes et plus on va parler de leurs conséquences. Or quand on traite des causes, on peut en venir assez vite à des explications structurelles relevant de l’ordre social, et donc politique — ce qui n’est pas le cas avec les conséquences du problème (...)Tant que l’écologie ne sera pas pensée d’abord comme une lutte idéologique contre le capitalisme, elle aura toujours le souffle un peu court» (1).

 

L'invention par la bourgeoisie du concept de «développement durable» participe de cette même entreprise de manipulation des masses. Celui-ci est ainsi défini comme un développement qui permet «de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs» (2). Ce développement appelé aussi « soutenable » est créé  justement pour soutenir et faire durer un système, le capitalisme, premier et dernier responsable de la destruction de la nature. Grâce à sa puissance économique, la classe dominante impose sa vision écologique du monde : faire du profit tout en faisant croire qu’elle travaille à la sauvegarde des intérêts des générations actuelles et futures. Là encore les entreprises, petites et grandes, les gouvernements, les collectivités locales, les ONG, l’Union Européenne, l’ONU et ses institutions etc. tentent, chaque jour qui passe, de nous convaincre que le salut de notre planète passe par le développement durable. Séminaires, colloques, conférences, rencontres internationales, forums, expositions, bref des manifestations en tout genre et en tout lieu se multiplient à travers la planète pour promouvoir le développement durable. Le Conseil mondial des entreprises pour le développement durable (WBCSD) qui regroupe 200 entreprises internationales participe lui aussi au « développement durable par la croissance économique, l’équilibre écologique et le progrès social » (3). Global 100, un cabinet américain de conseil en investissement spécialisé dans la gestion des risques non traditionnels, sélectionne et classe les 100 multinationales les plus engagées dans le développement durable (4). Ses rapports sont publiés à l’occasion du forum économique mondial de Davos.

 

«L'humanitaire», un autre concept à la mode, est lui aussi instrumentalisé pour mieux cacher aux citoyens le véritable responsable des malheurs des Hommes, le capitalisme. L’humanitaire ne fait que soulager, dans le meilleur des cas, momentanément la détresse humaine. Mais quelques soient sa forme et ses acteurs, il sert souvent de prétexte et de couverture à des visées hégémoniques et impérialistes. Il est au service du capital et des classes dominantes. La plupart des ONG humanitaires dépendent financièrement de leurs propres États, des instances européennes comme le service d’aide humanitaire de la Commission Européenne (DG-ECHO) ou des institutions internationales. Faire de l'humanitaire dans un système inhumain est une illusion pour ne pas dire une absurdité (5).

 

L'illusion démocratique contribue également à cette gigantesque escroquerie idéologique selon laquelle en dehors de la démocratie bourgeoise point de salut. La démocratie parlementaire est présentée par les classes dominantes comme la clef de tout changement, capable de réaliser les aspirations les plus profondes de l’immense majorité de la population. Or elle n’est en réalité qu’un paravent à la domination économique et, partant, politique. La démocratie est toujours une démocratie de classe. La démocratie dans l'absolu, la démocratie en général n'existe nulle part. Ce qui existe réellement c'est la démocratie de la classe qui domine économiquement et politiquement. Elle l'utilise comme instrument idéologique pour servir ses propres intérêts. Doit-on déduire de tout cela qu'il ne faut pas utiliser le parlementarisme bourgeois ? Absolument pas. Il faut utiliser cette forme de démocratie transitoire sans pour autant exagérer le résultat final de cette participation électorale. Car les intérêts de classes sont irréconciliables. Il ne s’agit pas seulement de réformer ou d’améliorer la société capitaliste pour la rendre supportable, mais de l’abolir.

 

Les classes dirigeantes ont intérêt à propager les idées, les conceptions et les pratiques qui servent leurs intérêts et perpétuent leurs privilèges. Elles ont réussi à faire croire, notamment à ceux qui ont objectivement intérêt à changer radicalement leurs conditions d’existence, que la révolution appartient désormais au passé et que la fin de l’Histoire est une réalité des temps modernes. Pourtant, la révolution tant haïe par ces classes, n’a jamais été aussi légitime et aussi nécessaire que maintenant. Aucun remède ni aucune thérapie ne sont en mesure de guérir notre monde de cette maladie mortelle, le capitalisme.Toutes les demi-mesures, toutes les réformes et toutes les luttes catégorielles etc. etc., si elles ont contribué à améliorer provisoirement la situation des esclaves modernes que sont les salariés, restent insuffisantes. Continuer sur la voie tracée par une minorité d'exploiteurs capitalistes ne peut mener qu' au chaos, à la barbarie et à la destruction de l’Homme et de la nature.

 

Mohamed Belaali

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(*) K Marx « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel »

(1)https://www.revue-ballast.fr/jean-baptiste-comby/

(2) Définition de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement dans le Rapport Brundtland): https://www.diplomatie.gouv.fr/sites/odyssee-developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf

(3)https://www.wbcsd.org/

(4)http://www.corporateknights.com/reports/global-100/

(5)http://www.belaali.com/article-l-humanitaire-au-service-du-capital-49296435.html

 

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25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 08:51

«Les ouvriers n'ont pas de patrie»

K Marx et F Engels

 

L'immigration occupe une place centrale dans l'espace politique des pays capitalistes notamment lors des campagnes électorales. Les élections européennes du mois de mai 2019 ne font pas exception à cette règle. La violence et le cynisme des déclarations des partis bourgeois de ces pays n'ont d'égal que le vide de leurs programmes. L'immigration est présentée aux électeurs comme responsable de tous les malheurs. La démagogie, le racisme, la xénophobie ...sont ainsi utilisés par la classe dominante pour stigmatiser tout ce qui ressemble de près ou de loin aux immigrés. Son discours de haine (grand remplacement, invasion, explosion, tri, quotas, contrôle, vagues successives, tolérance zéro, zéro débarquement....) propagé jour après jour par les médias lui permet non seulement d’occulter sa responsabilité et celle de son système dans la situation économique et sociale désastreuse que connaît le monde aujourd’hui, mais aussi de détourner les travailleurs et les masses populaires des vrais problèmes qui les rongent au quotidien : chômage, précarité et régression sociale généralisée. L'instrumentalisation de l'image de l'«Autre », celle de l'étranger présenté comme un danger, comme un ennemi permet également de renforcer le mythe de «l'identité nationale» et de souder ainsi les masses populaires derrière la classe des exploiteurs.

Pourtant, la bourgeoisie a bel et bien besoin de cette immigration non seulement comme bouc émissaire, comme instrument redoutable de division des ouvriers en jouant sur leurs préjugés nationaux, raciaux et religieux, mais surtout comme force de travail taillable et corvéable à merci. Il ne s'agit en fait que d'une contradiction apparente liée à l'hypocrisie et au double jeu de la classe dominante. Car le capitalisme tend toujours vers l'utilisation d'une main-d’œuvre bon marché quelque soit sa nationalité, sa religion etc. D'autant plus que les travailleurs immigrés, notamment la frange la plus vulnérable («clandestins», sans papiers, réfugiés etc.), n'ont pour ainsi dire aucun droit, alors qu'une partie des ouvriers « nationaux » sont plus ou moins corrompus par des salaires plus élevés. Les analyses de Marx non seulement restent d'une étonnante actualité, mais surtout permettent de mieux comprendre pourquoi la main-d’œuvre immigrée reste une nécessité vitale pour le capitalisme mondialisé.

 

 

L'immigration est pour la bourgeoisie une source inépuisable de profit et celui-ci ne connaît pas de frontières. Le capitalisme, dès sa naissance, ne pouvait grandir et se développer qu'en exploitant avec une grande violence les populations de tous les continents. Avec la découverte des Amériques et l'extermination des indiens, les anglais et les français ont d'abord utilisé des esclaves blancs venus d'Europe. Mais avec le développement prodigieux des plantations de riz, coton, tabac et autres canne à sucre, le travail des esclaves blancs ne suffisait plus. L'importation d'esclaves africains devenait vitale pour la survie des plantations.  L’Afrique est ainsi transformée «en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires» disait Marx (1).

Il fallait absolument fournir ces plantations en force de travail la plus servile et la plus rentable possible : «Les esclaves sont envoyés dans toutes les plantations américaines de Sa Majesté qui ne peuvent subsister sans eux» (2). Aucun planteur n'était encore prêt à embaucher des salariés. Ainsi la richesse fabuleuse accumulée par les planteurs américains était produite, sous le fouet, par des africains arrachés à leur continent par la force et la violence. Combien ont succombé à leurs souffrances dans les champs de coton, de tabac ou de canne à sucre ? Combien ont été castrés, mutilés, lynchés, brûlés vif, ou encore pendus ? Nul ne le sait avec précision.

 

L'esclavage a permis le développement des centres industriels en Angleterre, berceau du capitalisme comme Manchester, Liverpool, Glasgow... «Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool ; pour cette ville orthodoxe, le trafic de chair humaine constitua toute la méthode d'accumulation primitive. (…) Dans le même temps que l'industrie cotonnière introduisait en Angleterre l'esclavage des enfants, aux États-Unis elle transformait le traitement plus ou moins patriarcal des Noirs en un système d'exploitation mercantile. En somme, il fallait pour piédestal à l'esclavage dissimulé des salariés en Europe, l'esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde» (3).

 

Mais au cours de son développement, le capitalisme tente de réduire par tous les moyens y compris par l'immigration, la demande de travail et rendre l'offre plus abondante créant ainsi non seulement des chômeurs, mais aussi une concurrence fratricide entre salariés occupants un emploi au bénéfice des patrons : «(...) le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus de travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense, ou encore d’augmenter en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l’homme par la femme, l’adulte par l’adolescent et l’enfant, un yankee par trois Chinois. Voilà autant de méthodes pour diminuer la demande de travail et en rendre l’offre surabondante, en un mot, pour fabriquer des surnuméraires» (4).

 

L'utilisation de la main-d’œuvre étrangère permet aux employeurs de grossir la masse des chômeurs créant sur le marché du travail une terrible guerre entre prolétaires nationaux et immigrés avec pour conséquence une baisse des salaires pour tous : «l’Irlande envoie son surplus de population vers le marché du travail anglais, et fait baisser ainsi les salaires, et dégrade la condition morale et matérielle de la classe ouvrière anglaise. Et le plus important de tout! Chaque centre industriel et commercial en Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais ». Cette concurrence, en plus de la baisse des salaires, donne aux ouvriers nationaux un sentiment de supériorité par rapport à la main-d’œuvre étrangère renforçant du même coup le pouvoir de domination de leurs propres exploiteurs : «L’ouvrier anglais moyen hait l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur irlandais, il se sent un membre de la nation dominante, et ainsi se constitue en un instrument des aristocrates et des capitalistes de son pays contre l’Irlande, renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux contre le travailleur irlandais. Son attitude envers lui est très semblable à celle des «pauvres blancs» envers les «nègres» des anciens Etats esclavagistes des USA. L’Irlandais lui rend d’ailleurs la pareille, et avec intérêts. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois le complice et l’instrument stupide de la domination anglaise en Irlande»(5).

 

Hier comme aujourd'hui, la bourgeoisie a tout intérêt à dresser les travailleurs les uns contre les autres en jouant sur leurs préjugés respectifs pour mieux les diviser et les exploiter. Cette guerre fratricide entre travailleurs est «l'arme la plus acérée de la bourgeoisie dans sa lutte contre le prolétariat» écrivait Engels (6). Briser l'unité des travailleurs est une condition essentielle qui permet à la bourgeoisie d'affaiblir toute résistance de la part des exploités. Elle ne recule devant aucun moyen dont elle dispose pour entretenir et perpétuer cette division : racisme, xénophobie, sentiment de supériorité nationale, méfiance des étrangers etc. : « Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C'est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente» (7).

Le véritable problème n'est donc pas l'immigration, mais le système qui la produit, le capitalisme.

Mais ce système qui accable les travailleurs du monde entier de tant de misère, crée en même temps les conditions pour former une classe ouvrière mondiale. Les travailleurs des pays pauvres migrent vers les pays riches attirés par des salaires plus élevés. Le développement du capitalisme accentuera davantage encore cette tendance en effaçant progressivement les frontières, en brisant les préjugés nationaux créant ainsi une sorte de classe ouvrière planétaire à l'instar de la bourgeoisie. Les migrations de la main-d’œuvre vont s'amplifier et se généraliser. Les rideaux de fer, les nouveaux murs et les polices des frontières ne pourront jamais empêcher de nouveaux migrants, chassés par la misère et les guerres provoquées par le système lui-même, de venir frapper à la porte des pays riches.

 

Les prolétaires ont non seulement à mener un combat au niveau national contre leur ennemi commun, mais aussi et surtout au niveau mondial. Cet internationalisme peut constituer la base de leur unité et de leur émancipation. Mais cette unité ne peut être réalisée qu'au prix d'un long et difficile combat politique de classe contre classe. Durant toute leur vie, Marx et Engels ont insisté sur l'unité des travailleurs de tous les pays. Sans cette union, leur combat pour l'émancipation sera voué à l'échec. « L'expérience du passé nous a appris comment l'oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l'affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées» (8). Pour s’emparer du pouvoir politique indispensable à leur émancipation, les prolétaires doivent s’organiser au niveau planétaire, même si la classe ouvrière doit d’abord lutter contre sa propre bourgeoisie, car l’internationalisation du capital conduit nécessairement à l’internalisation du travail. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’appel de Marx à l’union de tous les travailleurs : « PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS ! » (9).

 

Mohamed Belaali

 

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(1)Le Capital - Livre premier. L’accumulation primitive.

 https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

(2)Document de la Royal African Company fondée en 1672, cité par S.U. Abramova in « Aspects idéologiques, doctrinaux, philosophiques, religieux et politiques du commerce des esclaves noirs »

https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000123654

(3)https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

(4)https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm

(5)https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc062.htm

(6)https://www.marxists.org/francais/engels/works/1845/03/fe_18450315_3.htm

(7) Ibidem

(8)https://www.marxists.org/francais/marx/works/1864/09/18640928.htm

(9)https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000d.htm

 

 

 

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